Foucault, sa vie et ses pensées
I. Introduction 1. “Le philosophe masqué”: Foucault et la revendication de l’anonymat. Analyse de l’entretien de Foucault avec C. Delacampagne, Le Monde, 6 avril 1980.2. Les Vies de Michel Foucault:(a) La vie de “l’état-civil”(b) La vie intellectuelle et militante3. Trois grands problèmes: vérité, pouvoir et conduite individuelle.4. La référence à Nietzsche et Heidegger.
II. Histoire de la folie à l’âge classique (1961): généalogie d’une expérience
III. Un “excursus”: Les mots et les choses (1966), généalogie de la raison.
IV. La critique du “sujet fondateur”: L’Archéologie du savoir (1969).
V. Procédures de contrôle des formations discursives: L’ordre du discours (1970).
VI. Nouvelle conception du pouvoir: Surveiller et punir (1975).
VII. La critique de l’”hypothèse répressive”: La Volonté de savoir (1976).
VIII. Ethique et techniques de soi: L’Usage des plaisirs; Le Souci de Soi (1984).
IX. Derniers écrits sur la notion de gouvernementalité et de biopouvoir.
Conclusion
I. Introduction 1. “Le philosophe masqué”: Foucault et la revendication de l’anonymat. Analyse de l’entretien de Foucault avec C. Delacampagne, Le Monde, 6 avril 1980.2. Les Vies de Michel Foucault:(a) La vie de “l’état-civil”
(b) La vie intellectuelle et militante3. Trois grands problèmes: vérité, pouvoir et conduite individuelle.4. La référence à Nietzsche et Heidegger.
II. Histoire de la folie à l’âge classique (1961): généalogie d’une expérience
III. Un “excursus”: Les mots et les choses (1966), généalogie de la raison.
IV. La critique du “sujet fondateur”: L’Archéologie du savoir (1969).
V. Procédures de contrôle des formations discursives: L’ordre du discours (1970).
VI. Nouvelle conception du pouvoir: Surveiller et punir (1975).
VII. La critique de l’”hypothèse répressive”: La Volonté de savoir (1976).
VIII. Ethique et techniques de soi: L’Usage des plaisirs; Le Souci de Soi (1984).
IX. Derniers écrits sur la notion de gouvernementalité et de biopouvoir.
Conclusion
Introduction
1. “Le philosophe masqué”:
Foucault et la revendication de l’anonymat.(Commentaire de l’entretien avec C. Delacampagne, Le Monde, 6 avril 1980, DE IV, 104-110). 2 Les Vies de Michel Foucault (1926-1984) (a) La vie de “l’état-civil”(b) La vie intellectuelle et militante
“Plus d’un, comme moi sans doute, écrivent pour n’avoir plus de visage. Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même: c’est une morale d’état-civil; elle régit nos papiers. Qu’on nous laisse libres quand il s’agit d’écrire”.
Archéologie du savoir (1969)
Introduction, p. 28.
L’existence de Foucault illustre de façon spectaculaire le processus par lequel, à partir de la contingence des événements et des circonstances, un individu se constitue comme sujet absolument singulier, dans une pratique de soi qui détermine simultanément une fabrication de soi et l’orientation d’une œuvre (mot à prendre sans emphase, comme ce à quoi l’on œuvre).
(a) La vie de “l’état-civil”
1926 Naissance à Poitiers. Père chirurgien et professeur d’anatomie à l’université. (Foucault, nommé Paul-Michel, refuse de porter son prénom: enlève Paul et ne garde que Michel). Crise en classe de 3ème, non admis en Seconde. Inscrit dans un collège religieux.
1943 Baccalauréat, mention AB (10 en philosophie).
1943-44 Hypokhâgne à Poitiers
1944-45 Khâgne à Poitiers. Non admissible.
1945-46 Seconde khâgne à Henri IV à Paris. Reçu à l’ENS Ulm.
1946-50 Elève de l’ENS. (Ne s’habitue pas à la vie en commun. Homosexualité impossible à assumer dans un contexte qui l’exclut entièrement. Tentative de suicide en 1948).
Suit les cours de Daniel Lagache (psychiatrie); de Jean Hyppolite et de Henri Gouhier (Sorbonne); de Jean Beaufret, Jean-Toussaint Desanti et Jean Wahl (Ulm). Assiste aux conférences de Merleau-Ponty à Ulm en 1947-49.
Formation en psychopathologie avec G. Gusdorf (caïman), puis Althusser: enseignement de Henri Ey à Sainte-Anne. Foucault passe la Licence de psychologie avec Lagache, parallèlement à sa licence de philosophie. Songe à faire des études de médecine. Travaille avec acharnement. Contexte général: marxisme + efforts pour concilier marxisme et phénoménologie + montée du structuralisme et de la psychanalyse.
Amitié avec Louis Althusser, caïman à partir de 1948: Foucault adhère au Parti en 1950, jusqu’en 1953. A cette époque, 50 sur 200 normaliens sont membres du PC, qui a 25% d’électeurs. Foucault sera toujours assez distant par rapport à l’orthodoxie (cf. épisode de sa citation “obligée” de Staline dans un exposé sur Pavlov + d’un article sur Descartes écrit pour Clarté, mais non retenu: Eribon, p. 73 et 76).
1950 Echoue à l’agrégation (sujet de Leçon: “L’hypothèse”, et Claude Bernard en commentaire: “J’ai oublié de mentionner le pipi de lapin”).
1951 Reçu 3e à l’agrégation. Entre à la Fondation Thiers, avec un projet de thèse sur la notion de culture et de seconde thèse sur les post-cartésiens. Passe un second diplôme de psychopathologie. Stagiaire au laboratoire d’électro-encéphalographie de Sainte-Anne et de la prison de Fresnes (dirigé par les Verdeaux).
1951-55 Chargé d’un cours de psychologie à Ulm. Travaille avec Paul Veyne, Jean-Claude Passeron, Gérard Genette.
1952 Quitte la Fondation Thiers pour devenir assistant à Lille à partir d’octobre 1952. Rencontre avec Jean Barraqué et, par son intermédiaire, avec ce qui se passe alors en musique autour de Pierre Boulez.
1953 Découvre l’”analyse existentielle” de Ludwig Binswanger à l’occasion de la traduction de Traum und Existenz par Jacqueline Verdeaux, que Foucault préfacera (publication chez Desclée de Brouwer en 1954). — Découvre Nietzsche pendant l’été 1953. Sur le recours à Nietzsche pour sortir de l’échec phénoménologie-marxisme sans “tomber” dans le structuralisme, cf. entretien avec G. Raulet de 1983, “Structuralism”.
1954 Lit Bataille, Blanchot, Beckett, Char. (cf. “je rêvais d’être Blanchot”, in Eribon, p. 79). Publie Maladie mentale et personnalité, où il présente la maladie comme une forme de défense contre les conditions du milieu, et notamment les contradictions sociales. Reniera ensuite les relents de marxisme sensibles dans le livre et le remaniera en le republiant en 1962: Maladie mentale et psychologie. Mais il enverra ensuite cette seconde version elle-même aux oubliettes.
1955-58 Fin août: arrivée de Foucault à Uppsala, comme “lecteur de français” sur l’invitation de Georges Dumézil. Amitié avec Dumézil, la plus constante de toute la vie de Foucault. Contrat de trois ans, 6 heures de cours hebdomadaires et 4 heures de “conversation”. Conférences à la Maison de France. Sujet pour 1955-56: “La conception de l’amour dans la littérature française du Marquis de Sade à Jean Genêt”. Ensuite: Théâtre français du XVIIe siècle. Invite à Uppsala M. Duras, Cl. Simon, Camus, R. Barthes.– Surtout, Foucault découvre à Uppsala le fonds d’archives “Carolina rediviva” (21000 documents du XVIe au XXe) et commence à écrire sa thèse sur l’histoire de la folie. Influence de Dumézil: “Comme Dumézil le fait pour les mythes, j’ai essayé de découvrir des normes structurées d’expérience dont le schéma puisse se retrouver avec des modifications à des niveaux divers” (Le Monde, 22 juillet 1961). Dans une lettre à Stirn Lindroth, Foucault écrit en 1957: “…mon projet n’est pas d’écrire une histoire des développements de la science psychiatrique. Mais plutôt une histoire du contexte social, moral et imaginaire dans lequel elle s’est développée. Car il me semble que jusqu’au XIXe siècle, pour ne pas dire jusqu’à maintenant, il n’y a pas eu de savoir objectif de la folie, mais seulement la formulation, en termes d’analogie scientifique, d’une certaine expérience (morale, sociale, etc.) de la Déraison” (cité in Eribon, p. 107). D’où, dans le livre, la remarque que: “Est constitutif le geste qui partage la folie, et non la science qui s’établit, ce partage une fois fait, dans le calme revenu”. Mais retrouver ce geste suppose de faire une archéologie du silence des fous.
1958-59 Quitte Uppsala pour Varsovie, où il est chargé de la création d’un Centre de civilisation française. Devra quitter Varsovie précipitamment (liaison homosexuelle).
1959 Envoyé à Hambourg pour y diriger l’Institut culturel. Cours de littérature française, notamment sur le théâtre du Xxe siècle. Termine Folie et déraison (intitulé d’abord L’autre tour de folie, en référence à Pascal: “Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou”). Rédige à titre de Thèse complémentaire une Introduction et une traduction de l’Anthropologie de Kant.
1960 Nommé chargé d’enseignement à l’université de Clermont-Ferrand (département dirigé par Jules Vuillemin).
1961 Soutenance de la Thèse de Doctorat, Folie et déraison, le 20 mai, à la Sorbonne. Jury: Henri Gouhier (président), Georges Canguilhem (directeur de la thèse principale), Jean Hyppolite (directeur de la thèse complémentaire sur Kant), Daniel Lagache, Maurice de Gandillac. — L’Histoire de la folie paraît en 1961 chez Plon (refusé chez Gallimard).
1962 Professeur titulaire à l’université de Clermont-Ferrand. Membre du jury d’entrée à Ulm, et du jury de sortie de l’ENA.
1963 Publie Raymond Roussel et Naissance de la clinique. Pense à accepter le poste de directeur de l’Institut culturel français à Tokyo. — En 1963 aussi, conférence de Jacques Derrida au Collège de Philosophie de Jean Wahl, sur “Cogito et histoire de la folie” – texte repris dans Ecriture et différence en 1967. Source d’une polémique très violente, mais retardée, qui éclate en 1971 avec la réponse de Foucault: “Mon corps, ce papier, ce feu…”.
1964 Publication en anglais de la version abrégée de Histoire de la folie: Madness and Civilization, dans une collection dirigée par Laing et Cooper. Premier effet d’opinion autour de l’anti-psychiatrie (société + famille produisent schizophrénie). Cf. un sujet d’examen donné par Foucault à ses étudiants de Clermont: “La famille névrotique, c’est-à-dire la famille tout court”.
1965 Participe à l’élaboration de la réforme Fouchet, appliquée à partir de 1967. Demande notamment l’allègement de la Thèse de Doctorat, l’enseignement de la philosophie dès la classe de Première, et l’introduction des sciences humaines en Terminale.
1966 Publication de Les Mots et les Choses (d’abord intitulés La prose du monde, en référence à Merleau-Ponty, puis L’ordre des choses, titre repris dans la traduction anglaise: The Order of Things). Succès immense et immédiat. Le livre est perçu comme une attaque contre le marxisme, contre la phénoménologie, contre Sartre. Idée centrale d’un “système sans sujet” et de la dissolution du “Je”. — Détachement à l’université de Tunis. Cours sur Nietzsche, Descartes, Husserl, l’histoire de la peinture (projet d’un livre sur Manet). Rédaction de Archéologie du savoir. Engagement auprès des étudiants tunisiens en mars 1968.
1968 Automne: rentre en France. Octobre 1968: “loi d’orientation” Edgar Faure (autonomie des universités, pluridisciplinarité et participation). Foucault élu à Nanterre. Puis accepte en novembre 1968 d’occuper la chaire de philosophie créée au Centre expérimental de Vincennes. Dirige le Département et y fait venir Michel Serres, Alain Badiou, Judith Miller, Jacques Rancière, François Regnault, Henri Weber, Etienne Balibar, François Châtelet.
1969 Nuit du 23 janvier: envoi de 2000 CRS à Vincennes: début de l’engagement “gauchiste” de Foucault. Engagement “médiatique” aussi, ainsi pour protester contre la suppression de l’habilitation nationale des diplômes délivrés par Vincennes.
1970 Foucault élu au Collège de France, à une chaire intitulée “Histoire des systèmes de pensée”. Leçon inaugurale le 2 décembre 1970, publiée sous le titre de L’ordre du discours. — Premier séjour aux USA.
1971 Février: fonde le Groupe d’information sur les prisons (GIP), avec Jacques Rancière, Jean-Claude Passeron, Daniel Defert, Gilles Deleuze, Claude Mauriac, Jean Gattegno, Robert Castel. Mai: publie la première brochure du GIP, Intolérable, avec Pierre Vidal-Naquet et Jean-Marie Domenach. Création de l’Agence de Presse Libération (APL, avec Maurice Clavel). Manifeste avec Sartre dans le quartier de la Goutte d’Or.
1972 Auto-dissolution du GIP, récusé par le Comité d’action des prisonniers (cf. Eribon p. 248). Foucault développe une conception du rôle de l’intellectuel comme attentif aux réalités inaperçues, invisibles, silencieuses. — Cours au Collège de France sur “Les théories et les institutions pénales”, “La société punitive”, “Le pouvoir psychiatrique”, “L’anormalité” (1972-75). Thèse que la prison et l’enfermement produisent la délinquance. — Publication dans L’Arc de l’Entretien avec Gilles Deleuze sur le rôle des intellectuels. — Lancement de Libération (Sartre directeur). Foucault pense y tenir une “chronique de la mémoire ouvrière”, mais renonce et s’éloigne du journal, qu’il juge mensonger.
1973 Foucault publie Moi, Pierre Rivière….
1974 …
1975 Publication de Surveiller et punir. Début des actions militantes avec Yves Montand et Simone Signoret (condamnés à mort espagnols).
1976 Publication du premier volume de l’Histoire de la sexualité: La volonté de savoir.
1977 Rupture avec Deleuze (affaire Klaus Croissant, l’avocat de la Bande à Baader: Foucault défend le principe juridique, mais pas l’homme lui-même). Annonce d’un livre sur Le pouvoir de la vérité.
1978 Edition de Herculine Barbin, dite Alexina B. Articles de Foucault sur la “révolution iranienne”, publiés en Italie. Voyage au Japon. Retrait du débat public. Efforts pour instaurer des conditions propres à une diffusion des ouvrages de recherche qui évite les effets d’opinion (collection “Des travaux” au Seuil). Travail sur l’histoire de la sexualité, à la Bibliothèque des Dominicains, Le Saulchoir. Projet de livre intitulé Le gouvernement de soi et des autres.
1979 …
1980 Préface le livre de Roger Knobelspiess, QHS. — Mort de Sartre. — Aux USA, début du “culte” de Foucault.
1981 Avec Pierre Bourdieu, appel de protestation contre le coup d’Etat en Pologne. Rupture avec les socialistes. Foucault récuse le concept de totalitarisme au profit d’une analyse de la “fonction-parti”.
1982 .
1983 ….
1984 Publication de L’usage des plaisirs et du Souci de soi. Travaille à remanier le volume Les Aveux de la chair achevé, mais Foucault demande qu’il n’y ait pas de publication posthume). Cf. le Prière d’insérer de 1984. — Meurt du sida le 25 juin 1984 à l’hôpital de La Pitié.
(b) La vie intellectuelle et militante
A lire la vie “de l’état-civil”, on est conduit à faire cinq remarques.
Première remarque: Foucault philosophe a reçu une formation universitaire et suivi un parcours académique que l’on peut qualifier de brillant-très-classique: ENS, Agrégation, Fondation Thiers. Ce n’est pas quelqu’un de marginal par rapport à l’institution philosophique française. Mais pour comprendre sa formation, il faut comprendre l’importance très grande prise par les sciences humaines après la fin de la seconde guerre mondiale: psychiatrie et psychanalyse, marxismes, histoire des religions et ethnologie, histoire des sciences. Et préciser tout de suite que, de même qu’il n’a jamais été ni “sartrien” ni “phénoménologue”, Foucault n’a jamais été “structuraliste”. Foucault ne ramène pas la philosophie aux sciences humaines: il réfléchit en philosophe sur leur signification.
Seconde remarque: Foucault s’engage politiquement aux côtés de l’extrême-gauche seulement en 1969 (nuit du 23 janvier). Il ne faut donc pas projeter l’imagerie qui est résultée de cet engagement sur toute la période précédente. En particulier, Foucault n’a jamais été “mao”. De façon générale, Foucault n’a jamais été un homme de chapelle. Il a explicité sa conception de l’intellectuel comme “intellectuel spécifique”, engagé dans des luttes locales et sectorielles (prisons, hôpitaux psychiatriques, lutte contre l’arbitraire du pouvoir où qu’il s’exerce), engagé, donc, mais jamais au nom d’une “cause” ou d’une idéologie déterminée.
Troisième remarque: Foucault a mené par intermittences une carrière “culturelle”. Uppsala, Varsovie, Hambourg. Puis Tunis, dans une certaine mesure. Il a été proposé pour des postes comme ceux de directeur de l’Institut culturel de Tokyo, ou de directeur de la BN. Il a même été nommé quelques jours sous-directeur des enseignements supérieurs dans les années 1960, avant que cette nomination soit annulée sous la pression d’un front de refus invoquant la personnalité “particulière” de Foucault, ie son homosexualité. Carrière en partie extérieure à l’université, donc. Mais c’est grâce à cette carrière que Foucault a été amené à tant travailler sur la littérature française. Foucault est incompréhensible sans le théâtre du XVIIe siècle et sans la littérature du Xxe.
Quatrième remarque: Foucault est devenu extraordinairement célèbre à partir de la publication des Mots et les Choses en avril 1966 (23000 exemplaires vendus entre avril 66 et mars 67). La réception de l’Histoire de la folie, parue en 1961, avait déjà créé un premier “effet d’opinion”, mais avec du retard: à travers la traduction anglaise de 65, préfacée par les deux “anti-psychiatres” Ronald Laing et David Cooper, puis à travers la polémique avec Jacques Derrida en 1972 au sujet du “grand renfermement”. Mais à partir de la fin des années 60, Foucault devient un personnage public. Il lui arrivera aux USA de parler devant 2000 personnes. Ses cours au Collège de France étaient suivis par 500 à 600 étudiants, au point qu’il en déplace l’heure pour décourager les auditeurs (cf. sa remarque: “j’ai un rapport d’acteur ou d’acrobate avec les gens qui sont là. Et lorsque j’ai fini de parler, une sensation de solitude totale”, citée in Eribon, p. 275). Il faut connaître le sentiment qu’a eu souvent Foucault d’être exhibé pour comprendre ses positions en faveur de l’anonymat et ses préoccupations au sujet des rôles respectifs de l’université et de l’édition.
Cinquième remarque, enfin: Foucault est irrémédiablement incompréhensible sans une référence à son expérience de l’homosexualité, et surtout sans son expérience du rejet absolu dont l’homosexualité faisait alors l’objet. Source de crises psychologiques violentes quand il est étudiant à Ulm. Raison probable de son départ du PC, qui condamnait l’homosexualité comme un signe de “décadence bourgeoise”. Raison de son départ de Varsovie, de sa non nomination dans certains postes, etc. (Liaison avec Jean Barraqué de 1952 à 1956; et, pendant 25 ans, avec Daniel Defert). — Mais, plus généralement, Foucault transforme son expérience en une hypothèse philosophique qui est l’une des plus radicales que l’on puisse faire: celle que la sexualité, loin d’avoir été réprimée et passée sous silence, a au contraire toujours fait l’objet de discours. Dans l’Antiquité, ces discours sont finalisés par la pratique de soi, les techniques de soi, et le lien établi entre corps et éthique. La morale chrétienne réinterprète les aspects de la morale antique qu’elle reprend à son compte (notamment l’idée de maîtrise), en y introduisant les notions de faute, de culpabilité, de pénitence. A la période moderne, le discours sur le sexe est assigné à une oscillation entre provocation et refoulement, qui rend impossible toute relation réelle avec l’auto-constitution de soi. Dès lors, il faut retrouver non pas exactement la morale antique, mais les questions qu’elle posait. Retrouver la possibilité d’une circulation entre sexualité et pratique de soi. Et la condition absolument préalable d’une telle circulation est bien sûr que l’on ne se laisse pas emprisonner par les discours tenus sur le sexe à chaque époque, par les modes, le lien artificiel établi entre pratiques sexuelles et prestige social ou symbolique, mais que l’on soumette ces discours à une critique, qu’on les resitue dans la perspective historique de leur genèse, afin de s’en détacher dans la mesure où ils sont aliénants, ie au sens strict : dans la mesure où ils vous rendent étrangers à vous-mêmes.
3 Trois grands problèmes: vérité, pouvoir et conduite individuelle.
“J’ai essayé de repérer trois grands types de problèmes: celui de la vérité, celui du pouvoir et celui de la conduite individuelle (…). Ce qui m’a gêné dans les livres précédents, c’est d’avoir considéré les deux premières expériences sans tenir compte de la troisième”.
“Le retour de la morale”, entretien de juin 1984
DE IV, 697
Lorsque Foucault explique en 1984, peu avant de mourir, qu’en écrivant UP et SdS il a trouvé le moyen de penser ensemble les trois problèmes de la vérité, du pouvoir et de la conduite individuelle, alors qu’il n’avait jusqu’alors pris en considération que les deux premiers, il indique l’interprétation la plus importante pour lui de tout son parcours antérieur.
De manière générale, dans ses derniers textes, Foucault a donné de multiples formulations de cette interprétation. On peut citer sous ce rapport l’entretien de 1983 sur le structuralisme, où Foucault présente son travail antérieur (notamment HF, NC, MC, SP, VS) comme tout entier orienté par la question de la vérité, en l’inscrivant dans une tentative parallèle à celle de l’histoire des sciences (qu’il crédite d’avoir contribué, avec l’œuvre de Blanchot, à défaire la philosophie de l’emprise du concept de “sujet connaissant” hérité de la tradition transcendantale):
“Alors que les historiens des sciences, en France, s’intéressaient essentiellement au problème de la constitution d’un objet scientifique, la question que je me suis posée était celle-ci: comment se fait-il que le sujet humain se donne à lui-même comme un objet de savoir possible, à travers quelles formes de rationalité, à travers quelles conditions historiques et finalement à quel prix? Ma question c’est celle-ci: à quel prix le sujet peut-il dire la vérité sur lui-même? A quel prix est-ce que le sujet peut dire la vérité sur lui-même en tant que fou? Au prix de constituer le fou comme l’autre absolu, et en payant non seulement ce prix théorique, mais encore un prix institutionnel et même un prix économique tel que l’organisation de la psychiatrie permet de le déterminer. (…). Comment peut-on dire la vérité sur le sujet malade? Comment peut-on dire la vérité sur le sujet fou? C’étaient mes deux premiers livres. Les Mots et les Choses se demandait: à quel prix est-ce qu’on peut problématiser et analyser ce qu’est le sujet parlant, le sujet travaillant, le sujet vivant? C’est pour cela que j’ai essayé d’analyser la naissance de la grammaire, de la grammaire générale, de l’histoire naturelle et de l’économie. Et puis j’ai posé ce même genre de questions à propos du criminel et du système punitif: comment dire la vérité sur soi-même en tant qu’on peut être un sujet criminel? Et c’est ce que je vais faire à propos de la sexualité en remontant beaucoup plus haut: comment le sujet peut-il dire vrai sur lui-même en tant qu’il est sujet de plaisir sexuel, et à quel prix? ” (“Structuralism and post-structuralism”, 1983, in DE IV, 442-443).
Comment lire cette phrase: “ma question c’est celle-ci: à quel prix le sujet peut-il dire la vérité sur lui-même” ?
Au moins comme ceci. Le rapport au vrai n’est jamais, pour Foucault, un rapport de “contemplation” du vrai. Mais il n’est jamais non plus un privilège spécifique et exclusif de la connaissance scientifique (par exemple, de la science de la nature). Pas plus qu’il ne peut être le résultat d’un déchiffrement soupçonneux de soi, qui chercherait indéfiniment à déterrer une vérité cachée au fond de la subjectivité. Le rapport au vrai est fondamentalement lié, chez Foucault, à la production de “discours”. C’est en fabriquant des discours que le sujet élucide, problématise, le sens de ses pratiques, de son mode d’être au monde. Mais ces “discours”, qui peuvent être reconnus pour vrais à telle ou telle époque, restent toujours des lieux d’affrontement[1]. La question de la vérité, y compris celle apparemment strictement individuelle de la vérité de soi, est toujours liée à la question du pouvoir: soit qu’il s’agisse de disqualifier la parole du “fou”, ou d’en juger la “rationalité”, soit qu’il s’agisse de “surveiller” les corps des criminels, soit encore qu’il s’agisse de surveiller la “chair” en contrôlant la sexualité.
Prendre en considération le troisième problème de la conduite individuelle, cela aura le sens pour Foucault, entre 1976 et 1984, d’opposer à ce lien intrinsèque entre vérité et pouvoir la force de l’epimeleia heautou, ou de la cura sui, ie de la pratique des techniques de soi, d’un art de l’existence, d’une stylisation de la conduite. Foucault dira alors qu’il a voulu commencer à écrire une “histoire de la vérité” à partir des problématisations qui ont permis au sujet humain de se constituer comme objet de savoir possible, à partir de pratiques déterminées.
4 La référence à Nietzsche et à Heidegger.
Lorsque Foucault a voulu situer son travail dans l’histoire de la philosophie, il l’a fait dans une référence essentielle à Nietzsche et à Heidegger.
On ne commentera pas en détail, pour le moment, le sens de cette référence. Mais il est nécessaire d’en souligner le caractère totalement dénué d’ambiguïté. Pour cela, on peut citer le même entretien de juin 1984: “Tout mon devenir philosophique a été déterminé par ma lecture de Heidegger. Mais je reconnais que c’est Nietzsche qui l’a emporté”.
Plus précisément:
“J’ai commencé par lire Hegel, puis Marx, et je me suis mis à lire Heidegger en 1951 ou 1952; et en 1953 ou 1952, je ne sais plus, j’ai lu Nietzsche. J’ai encore ici les notes que j’avais prises sur Heidegger au moment où je le lisais – j’en ai des tonnes! -, et elles sont autrement plus importantes que celles que j’avais prises sur Hegel ou sur Marx. Tout mon devenir philosophique a été déterminé par ma lecture de Heidegger. Mais je reconnais que c’est Nietzsche qui l’a emporté. Je ne connais pas suffisamment Heidegger, je ne connais pratiquement pas L’ëtre et le Temps, ni les choses éditées récemment. Ma connaissance de Nietzsche est bien meilleure que celle que j’ai de Heidegger; il n’en reste pas moins que ce sont les deux expériences fondamentales que j’ai faites. Il est probable que si je n’avais pas lu Heidegger, je n’aurais pas lu Nietzsche. J’avais essayé de lire Nietzsche dans les années cinquante, mais Nietzsche tout seul ne me disait rien! Tandis que Nietzsche et Heidegger, çà a été le choc philosophique! Mais je n’ai jamais rien écrit sur Heidegger, et je n’ai écrit sur Nietzsche qu’un tout petit article; ce sont pourtant les deux auteurs que j’ai le plus lus. Je crois que c’est important d’avoir un petit nombre d’auteurs avec lesquels on pense, avec lesquels on travaille, mais sur lesquels on n’écrit pas.” (“Le retour de la morale”, 1984, DE IV, 703). (De fait, Foucault dira ailleurs que le “seul hommage un peu voyant qu’il ait rendu à Nietzsche a été d’intituler le troisième volume de l’Histoire de la sexualité La volonté de savoir – cf. “Structuralism”, DE IV, 445).
Et, un peu plus loin: “je suis simplement nietzschéen et j’essaie dans la mesure du possible sur un certain nombre de points, avec l’aide de textes de Nietzsche – mais aussi avec des thèses antinietzschéennes (qui sont tout de même nietzschéennes!) – de voir ce qu’on peut faire dans tel ou tel domaine. Je ne cherche rien d’autre, mais cela, je le cherche bien” (ibid., 704)[2].
Foucault situe ainsi l’ensemble de son “devenir philosophique” dans la proximité constante de Nietzsche et de Heidegger. Pour ce qui est commun aux deux, on peut au moins identifier cette continuité comme celle du projet d’une critique de la métaphysique et d’une histoire de la vérité. Pour ce qui est propre à Nietzsche seul, on peut l’identifier à la question de l’origine des sentiments moraux et des châtiments, et à celle de la “volonté de vérité”. Pour ce qui est de Heidegger seul, on peut penser que l’idée d’une “analytique de l’étant que nous sommes nous-mêmes” se poursuit, chez Foucault, dans la suggestion que la philosophie a à construire une “analytique du pouvoir”: “Je souhaiterais – écrira Foucault en 1976 – que cette histoire fragmentaire de la “science du sexe” puisse valoir également comme l’esquisse d’une analytique du pouvoir” (“L’Occident et la vérité du sexe”, 1976, DE III, 106).
Cette double référence à Nietzsche et à Heidegger permet donc de situer l’œuvre de Foucault dans une appartenance philosophique précise: celle de la préoccupation pour une “histoire de la vérité”, qui soit aussi une généalogie des sentiments moraux, et qui mette en évidence la nécessité d’élaborer un concept d’individu différent du “sujet” classique constituant (y compris du sujet phénoménologique).
N. B. A ces deux influences déterminantes, il faudrait ajouter celle de Pascal, avec qui Foucault est dans un rapport aussi enchevêtré que l’était Nietzsche. C’est avec Pascal que s’ouvre l’Histoire de la folie, qui lui devait son premier titre. Et l’on retrouve souvent inopinément les Pensées au détour de certaines phrases; ainsi “La vérité est de ce monde, elle y est produite grâce à de multiples contraintes. Et elle y détient des effets réglés de pouvoir” (Pascal: “La vérité n’est pas de ce monde, elle erre inconnue parmi les hommes …)”. Vérité, pouvoir, conduite individuelle: Pascal aussi tentait de poser ensemble, indissociablement, ces trois questions.
[1] Il faut définir la notion très problématique de “discours”. Le discours, au sens de Foucault, ne se restreint pas à ce qui est formulé linguistiquement – il est même crucial qu’il renvoie à de l’infra-linguistique. Une des meilleures clarifications du terme de discours se trouve dans un très court texte de 1976, “Le discours ne doit pas être pris comme…” (in La Voix de son maître, 1976; DE III, 123-124): “le discours ne doit pas être pris comme l’ensemble des choses qu’on dit, ni comme la manière de les dire. Il est tout autant dans ce qu’on ne dit pas, ou qui se marque par des gestes, des attitudes, des manières d’être, des schémas de comportement, des aménagements spatiaux. Le discours, c’est l’ensemble des significations contraintes et contraignantes qui passent à travers les rapports sociaux”.
Le “discours” renvoie ainsi à une production de sens d’une très grande complexité, polymorphe, déterminée par des normes (“contraintes”) et elle-même à visée normative (“contraignante”). Le discours n’est donc pas un simple reflet qui serait neutre en lui-même – expression d’un état de choses déjà constitué. Et il n’est pas non plus la simple reproduction d’un système social préexistant. Il faut, selon Foucault, l’analyser comme un champ stratégique en modification constante, lieu d’affrontement où ce qui compte est “la position occupée” (en ce sens, le “sujet” devient celui qui occupe telle ou telle position, dans des variations constantes). “Discours bataille et non pas discours reflet” (p. 124).
Dès lors, la production de discours en ce sens large, qui inclut naturellement les discours constitués des savoirs (par exemple la science psychiatrique, par exemple la criminologie, par exemple la psychanalyse), est une manière d’imposer des significations, d’identifier, de dire ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est délirant et ce qui est rationnel, ce qui est honnête et ce qui est criminel, etc. Une manière d’opérer des partages”.
Mais par là même ce qui est désigné comme anormal ou déviant est ipso facto exclu de la production de discours. Plus exactement, parce que les situations ne sont jamais stables, il y a dans toute société une lutte entre ceux qui sont en position d’imposer des significations et ceux qui sont privés de cette position. Les seconds sont donc par définition silencieux. “Réduire au silence” est une forme fondamentale des procédures de domination par lesquelles s’exerce le pouvoir (on verra que ce qui intéresse Foucault, ce sont ces procédures diffuses, qui passent par des voies plus complexes que celles du pouvoir étatique). C’est en ce sens que l’on peut caractériser toute l’œuvre de Foucault comme une tentative pour montrer comment, à travers la construction de discours, se fabriquent des silences (fous, prisonniers, enfants, femmes, homosexuels…).
[2] On peut citer aussi “Entretien sur la prison” (1975), in DE II, 753: “Maintenant je reste muet quand il s’agit de Nietzsche. Du temps où j’étais prof, j’ai souvent fait des cours sur lui, mais je ne le ferais plus aujourd’hui. Si j’étais prétentieux, je donnerais comme titre général à ce que je fais: généalogie de la morale. — Nietzsche est celui qui a donné comme cible essentielle, disons au discours philosophique, le rapport de pouvoir. Alors que pour Marx c’était le rapport de production. Nietzsche est le philosophe du pouvoir, mais qui est arrivé à penser le pouvoir sans s’enfermer à l’intérieur d’une théorie politique pour le faire.— La présence de Nietzsche est de plus en plus importante. Mais me fatigue l’attention qu’on lui prête pour faire sur lui les mêmes commentaires qu’on a faits ou qu’on ferait sur Hegel ou Mallarmé. Moi, les gens que j’aime, je les utilise. La seule marque de reconnaissance qu’on puisse témoigner à une pensée comme celle de Nietzsche, c’est précisément de l’utiliser, de la déformer, de la faire grincer, crier. Alors que les commentateurs disent si l’on est ou non fidèle, cela n’a aucun intérêt” (p. 753).
II. Histoire de la folie à l’âge classique (1961): généalogie d’une expérience
Thèse principale de Foucault, écrite pour l’essentiel pendant son séjour à Uppsala entre 1955 et 1958. Soutenue en mai 1961 sous le titre de Folie et déraison. Publiée (difficilement) en 1961, avec une première préface (reprise dans DE I). Rééditée en 1972 avec une seconde préface (sur ce que c’est qu’un livre) et deux Appendices: “La folie, l’absence d’œuvre” (article paru en 1964 dans La Table ronde; en partie conçu pour répondre à certaines objections de Henri Gouhier formulées lors de la soutenance), et “Mon corps, ce papier, ce feu” (réponse aux objections présentées par Jacques Derrida dans sa conférence de 1963, reprise dans Ecriture et différence en 1967).
Hypothèses directrices
On peut résumer abruptement les hypothèses du livre de la façon suivante.
Pendant la Renaissance la folie vient au premier plan, prenant le relais de la lèpre et de la hantise de la mort, et deux attitudes fondamentales coexistent: une attitude “tragique” et une attitude “critique”.
Puis vient l’âge classique (XVIIe siècle), pendant lequel les fous cessent d’être omniprésents dans l’espace social pour être enfermés dans un lieu particulier, l’Hôpital général. Sont enfermés en même temps que les fous les pauvres, les mendiants, les débauchés. Ce “grand renfermement”, dit Foucault, est le corollaire du partage raison-déraison qui se fait explicitement en philosophie avec le “moment cartésien”.
Une fois enfermé, le fou peut devenir objet de savoir. A la fin du XVIIIe siècle, la folie devient “maladie mentale”, l’asile apparaît , l’internement est médicalisé, la science psychiatrique commence à se développer. On va observer les malades mentaux, les faire écrire (d’où le nombre de textes écrits par des fous à cette époque), les traiter, souvent de manière terrible, les exhiber. Triomphe de l’attitude “critique”, qui dure jusqu’à nos jours.
Au XIXe siècle et au Xxe enfin, on voit ressurgir la folie sous la forme de la conscience tragique, en art (de Goya à Van Gogh), en philosophie (Nietzsche), en littérature (Artaud). Divergence maximale entre les deux attitudes qui coexistaient à la Renaissance.
L’histoire de la folie comme généalogie d’une expérience sociale, morale, imaginaire
Ces thèses donnent la ligne générale du livre, quoique de façon très sommaire. Mais on peut souligner tout de suite que l’Histoire de la folie procède de l’idée, essentielle dans toute l’œuvre de Foucault, que les partages fondamentaux se font originairement dans une expérience indifférenciée, non reconnue et non vécue comme telle, qui est une expérience de violence extrême. Il s’agit en effet pour Foucault non pas de faire l’histoire de la science psychiatrique – vue, par exemple, comme “science nouvelle” -, mais de faire une histoire “du contexte social, moral et imaginaire dans lequel elle s’est développée” (lettre à Stirn Lindroth du 10 août 1957): “Car il me semble que jusqu’au XIXe siècle, pour ne pas dire jusqu’à maintenant, il n’y a pas eu de savoir objectif de la folie, mais seulement la formulation, en termes d’analogie scientifique, d’une certaine expérience (morale, sociale, etc.) de la Déraison” (cité in Eribon, p. 107).
La première Préface, celle de 1961, détermine ainsi l’objet presque insaisissable du livre comme étant la recherche d’un “degré zéro de la folie”:
“Pascal: “Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou”. Et cet autre texte, de Dostoïevski, dans le Journal d’un écrivain: “Ce n’est pas en enfermant son voisin qu’on se convainc de son propre bon sens”. Il faut faire l’histoire de cet autre tour de folie – de cet autre tour par lequel les hommes, dans le geste de raison souveraine qui enferme leur voisin, communiquent et se reconnaissent, à travers le langage sans merci de la non-folie; retrouver le moment de cette conjuration, avant qu’elle n’ait été définitivement établie dans le règne de la vérité, avant qu’elle n’ait été ranimée par le lyrisme de la protestation. Tâcher de rejoindre, dans l’histoire, ce degré zéro de l’histoire de la folie, où elle est expérience indifférenciée, expérience non encore partagée du partage lui-même. Décrire, dès l’origine de sa courbure, cet “autre tour” qui, de part et d’autre de son geste, laisse retomber, choses désormais extérieures, sourdes à tout échange, et comme mortes l’une à l’autre, la Raison et la Folie”.
L’Histoire de la folie, c’est donc la tentative de retrouver cette expérience indifférenciée, non reconnue et non vécue comme telle, et qui est elle-même une autre forme de “folie”. Cette expérience est liée à la concomitance entre l’instauration de la raison comme souveraine et le geste de l’enfermement du “voisin”, le second venant légitimer la première puisque c’est en communiquant dans le langage “sans merci” de leur rationalité pensée comme “non-folie” que les hommes se confortent dans la puissance ainsi acquise. Ainsi l’instauration de la rationalité n’a-t-elle rien d’un acte pur, neutre, objectif – elle est plutôt l’instauration d’une forme particulière, nouvelle, de violence.
La violence de la raison
L’idée qu’il existe une violence propre à la raison elle-même a été tellement commentée, déformée, affaiblie en poses subversives et caricaturée qu’il est difficile aujourd’hui d’en faire voir la signification philosophique. Il faut donc oublier toutes les modes que Foucault a suscitées et tirer des textes ce qu’ils contiennent effectivement. En l’occurrence: bien moins une critique du rationalisme des Lumières qui procéderait de la promotion d’un quelconque irrationalisme de principe Lumières (ne pas oublier l’éloge que fera Foucault du “siècle de la critique”), que l’idée générale qu’il existe, à l’origine de nos classifications (fous et non fous, honnêtes et malhonnêtes, etc.), une expérience qui est celle d’un groupe social et qui ne relève ni de la décision, ni même de la formulation linguistique. Expérience d’un partage qui est elle-même non encore partagée, et indifférenciée. Expérience qui est geste. Montrer quelqu’un du doigt et dire: celui-là est fou. Geste, ou cri, hurlement: ainsi s’agissant du langage, dont Foucault envisage, dans les extraordinaires Sept Propos sur le Septième Ange, qu’il s’est formé à coups d’analogies, de ressemblances d’abord primitives, entre les sons émis par des foules en proie à la colère, à la passion, à la faim, à tout sauf à la décision d’instituer des conventions symboliques, ou un contrat politique. Au degré zéro de l’histoire, il n’y aurait que des “conjurations”. C’est ensuite seulement que les partages effectués par ces conjurations seraient “définitivement établis dans le règne de la vérité” – ensuite seulement que les décisions conscientes prises par les hommes au sujet de ce qui est vrai et de ce qui est faux institueraient tel ou tel régime de vérité, qui viendrait justifier rétroactivement le partage originaire.
N. B. Bien voir que les termes d’origine ou d’originaire ne sont pas à prendre en un sens strictement historique, au sens où il y aurait une telle origine fixée dans la violence, une fois pour toutes, au début de notre histoire collective. En réalité, ces origines se répètent, d’une part en chacun de nous, d’autre part dans chaque groupe social constitué, à propos des situations nouvelles qui se présentent. A l’égard de l’autre, nos grandes classifications sont ainsi la répétition ou la modification des expériences de partages dont nous avons hérité (racisme, moralité, manières de table (cf. Lévi-Strauss), façons de faire l’amour, etc.).
Dès le début, donc, Foucault recherche les traces d’une expérience qui serait non formulée, violente, et légitimée après-coup par la constitutions de savoirs présentés comme “vrais”. “Est constitutif le geste qui partage la folie, et non la science qui s’établit, ce partage une fois fait, dans le calme revenu (…) Le langage de la psychiatrie, qui est monologue de la raison sur la folie, n’a pu s’établir que sur un tel silence (…). Je n’ai pas voulu faire l’histoire de ce langage, plutôt l’archéologie de ce silence” (Folie et Déraison, Préface, p. i-v). Il faut “faire une histoire des limites – ces gestes obscurs, nécessairement oubliés dès qu’accomplis, par lesquels une culture rejette quelque chose qui sera pour elle l’Extérieur; et tout au long de son histoire, ce vide creux, cet espace blanc par lequel elle s’isole la désigne tout autant que ses valeurs (…). Interroger une culture sur ses expériences limites, c’est la questionner aux confins de l’histoire, sur un déchirement qui est comme la naissance même de son histoire” (ibid., p. ix).
A contrario, pour Foucault, mais cela n’est pas encore explicite au début des années 1960, le travail propre de l’intellectuel consiste à retrouver ces violences originaires sous le consensus tacite qui les protège, à les faire émerger, à les critiquer, et enfin à leur opposer une éthique de l’individu.
Note sur la non-préface de 1972
En 1972, pour la réédition de Histoire de la folie, Foucault écrira une “non-préface”. C’est une seconde préface dans laquelle il explique qu’il ne saurait, précisément, écrire une seconde préface, mais seulement supprimer l’ancienne. Le paradoxe est conscient, naturellement: “–Mais vous venez de faire une préface. — Du moins est-elle courte”. Mais sous le paradoxe, il y a une nouvelle version de ce que dit Platon au sujet de l’existence libre des écrits démunis de leur “père”.
Qu’est-ce qu’un livre? demande Foucault. Et il répond: un livre n’est pas la propriété de celui qui l’écrit. Moi qui en ai tracé les phrases, je n’ai pas à m’instituer dans un rôle de monarque, une tyrannie d’auteur. Je n’ai pas à dire au lecteur: “mon intention doit être votre précepte; vous plierez votre lecture, vos analyses, vos critiques, à ce que j’ai voulu faire (…) Je suis le monarque des choses que j’ai dites et je garde sur elles une éminente souveraineté: celle de mon intention et du sens que j’ai voulu leur donner” (p. 8). Et si je n’ai pas à faire tout cela, alors je n’ai pas non plus à écrire une préface, où j’expliquerais cette intention.
Si un livre n’est pas la propriété de son auteur, qu’est-il? Il est un événement. “Evénement minuscule, petit objet maniable”. Et dès lors “pris dans un jeu incessant de répétitions; ses doubles, autour de lui et bien loin de lui, se mettent à fourmiller; chaque lecture lui donne, pour un instant, un corps impalpable et unique; des fragments de lui-même circulent qu’on fait valoir pour lui, qui passent pour le contenir presque tout entier, en lesquels finalement il lui arrive de trouver refuge; les commentaires le dédoublent, autres discours où il doit enfin paraître lui-même, avouer ce qu’il a refusé de dire, se délivrer de ce que, bruyamment, il feignait d’être”. (p. 7). Un livre n’est que cela: un événement, quelque chose qui arrive dans le discours, avec plein de doubles autour (ou pas du tout). “Je voudrais qu’un livre ne se donne pas lui-même ce statut de texte auquel la pédagogie ou la critique sauront bien le réduire; mais qu’il ait la désinvolture de se présenter comme discours: à la fois bataille et arme, stratégie et choc, lutte et trophée ou blessure, conjonctures et vestiges, rencontre irrégulière et scène répétable” (p. 8).
III. Un “excursus”: Les mots et les choses (1966), généalogie de la raison.
Il y a un paradoxe associé au livre qui paraît en 1966. D’une part, ce sont Les Mots et les choses qui ont rendu Foucault immensément célèbre – l’Histoire de la folie étant passée pratiquement inaperçue du grand public (assez peu de réactions universitaires également, sauf les lectures de Vuillemin et Althusser et des articles de Blanchot, Barthes, Serres, Mandrou – cf. Eribon, 142-143). Mais d’autre part, Foucault lui-même ne concevait le livre de 1966 que comme un “appendice” aux deux livres précédents. Cf. ses remarques en 1976:
“…ce qui fait exception, finalement, ce sont Les Mots et les Choses, qui est une sorte d’excursus. Personne ne s’est intéressé au départ à mon premier livre, sauf les littéraires comme Barthes ou Blanchot. Mais aucun psychiatre, aucun sociologue, aucun homme de gauche. Avec La naissance de la clinique, ce fut encore pis: silence total. La folie, la santé, ce n’était pas encore un problème théorique et politique noble, à cette époque. Ce qui était noble, c’était la relecture de Marx, la psychanalyse, la sémiologie. De sorte que j’ai été fort déçu de cet inintérêt, je ne m’en cache pas. J’ai laissé donc tout cela en jachère et je me suis mis à la rédaction des Mots et les Choses, un ouvrage sur les sciences empiriques et leur transformation purement théorique aux XVIIIe et XIXe siècles, mais c’était en quelque sorte un appendice aux deux livres précédents. Et puis en 1968, brusquement, ces problèmes de folie, de santé, de sexualité, de corps sont entrés directement dans le champ des préoccupations politiques. Le statut des fous intéressait tout à coup toute la population. Ces livres-là, soudain, furent donc surconsommés, alors qu’ils étaient sous-consommés pendant la période précédente. J’ai donc repris mon sillon après cette date, avec plus de sérénité d’esprit et avec plus de certitude sur le fait que je ne m’étais pas trompé”. (“L’illégalisme et l’art de punir”, DE III, 85-89, ici 88).
Les Mots et les choses ne sont donc en rien, du point de vue de Foucault, son ouvrage central. Il s’agit plutôt du développement de l’analyse de l’expérience sociale, morale, imaginaire du partage de la folie en une question plus générale sur l’origine, dans la culture occidentale, de l’interrogation sur l’homme.
Ailleurs, Foucault présentera l’Histoire de la folie comme l’analyse de l’expérience de l’Autre, de celui qui est à exclure, et Les Mots et les choses comme l’analyse de l’expérience du Même, i.e. de l’ordre des parentés, des ressemblances, des classifications.
La notion d’”ordre”
Les Mots et les choses était d’abord intitulé L’Ordre des choses. La notion d’ordre est importante et essentiellement liée à celle d’épistémè, d’a priori historique, d’espace de simultanéités – notions très problématiques, mais que l’Archéologie du savoir tentera ensuite de préciser.
Selon la Préface, p. 11:
“L’ordre, c’est à la fois ce qui se donne dans les choses comme leur loi intérieure, le réseau secret selon lequel elles se regardent en quelque sorte les unes les autres et ce qui n’existe qu’à travers la grille d’un regard, d’une attention, d’un langage; et c’est seulement dans les cases blanches de ce quadrillage qu’il se manifeste en profondeur comme déjà là, attendant en silence le moment d’être énoncé”.
Retrouver “l’expérience nue de l’ordre et de ses modes d’être”, c’est alors “s’efforcer de retrouver à partir de quoi connaissances et théories ont été possibles; selon quel espace d’ordre s’est constitué le savoir; sur fond de quel a priori historique et dans l’élément de quelle positivité des idées ont pu apparaître, des sciences se constituer” (p. 13).
Conditions d’apparition des connaissances, des théories, des sciences: généalogie de la “raison”, en ce sens. Mais une généalogie qui, de même que chez Nietzsche, suppose l’abandon du concept d’objectivité. Il ne s’agit pas, pour Foucault, de définir un début de la rationalité pour chaque savoir déterminé, mais de mettre au jour “le champ épistémologique, l’épistémè (…), les configurations qui ont donné lieu aux formes diverses de la connaissance empirique” (p. 13). Ou encore: de définir des “systèmes de simultanéité” (p. 14).
Espace d’ordre, épistémè, a priori historique, systèmes de simultanéité: notions très générales, très difficiles à définir rigoureusement, et pour lesquelles Foucault a été aussi critiqué que Kuhn pour sa notion de “paradigm”. Il suffira de dire qu’il s’agit, là encore, de retrouver une expérience, et une expérience fondatrice de “vérité”. Ainsi, p. 171, Foucault dit de l’a priori historique qu’il est ” ce qui, à une époque donnée, découpe dans l’expérience un champ de savoir possible, définit le mode d’être des objets qui y apparaissent, arme le regard quotidien de pouvoirs théoriques, et définit les conditions dans lesquelles on peut tenir sur les choses un discours reconnu pour vrai”. Epistémè et a priori historique correspondent donc à un effort pour introduire la discontinuité dans l’histoire des idées et des sciences (cf. AS). Les difficultés sont nombreuses et elles ont en règle générale dominé le commentaire de l’œuvre de Foucault jusqu’à maintenant. On les laissera presque entièrement de côté dans ce cours, puisque le point de vue adopté ici est celui que Foucault n’a cessé de revendiquer dans les dix dernières années de sa vie: celui d’une reprise des questions de la vérité, du pouvoir et de l’éthique.
Hypothèses directrices
La question centrale du livre de 1966 est: à quel moment l’”homme” surgit-il comme objet de savoir? Pour répondre à cette question, Foucault admet que chaque époque a une configuration souterraine qui dessine sa culture (épistémè etc.) et il s’engage dans une description des formes du savoir du XVIe à nos jours (description qui a été alternativement portée aux nues et implacablement critiquée).
Là encore, on peut résumer sommairement les hypothèses du livre.
Foucault définit ce qu’il appelle l’épistémè classique par “le continuum de la représentation et de l’être, une ontologie définie négativement comme absence de néant (…), l’être donné sans rupture à la représentation” (p. 219). Soit, par une plénitude de l’être en tant qu’il se donne dans la représentation. Cela pourrait se formuler autrement: on admet au XVIIe siècle qu’il faut décoder le monde, ie que les choses ne sont pas données immédiatement dans leur essence, mais l’on pense que le code une fois trouvé est le bon. Foucault note également que, dans une telle configuration, le problème fondamental est celui de trouver “des rapports entre le nom et l’ordre: découvrir une nomenclature qui fût une taxinomie, ou encore instaurer un système de signes qui fût transparent à la continuité de l’être” (p. 220).
A la fin du XVIIIe et au début du XIXe., il se produit une rupture: “La représentation a perdu son pouvoir de fonder, à partir d’elle-même, dans son déploiement propre (…) les liens qui peuvent unir ses divers éléments (…). Les choses échappent à l’espace du tableau” (p. 251-252). Ce tournant se produit en philosophie avec Kant: “la critique kantienne marque le seuil de notre modernité; elle interroge la représentation non pas selon le mouvement indéfini qui va de l’élément simple à toutes ses combinaisons possibles, mais à partir de ses limites de droit. Elle sanctionne (…) le retrait du savoir et de la pensée hors de l’espace de la représentation” (p. 255).
Ceci a deux conséquences majeures: l’émergence du thème du sujet transcendantal, et celle de champs empiriques nouveaux (travail, vies, langage). Après Kant on assiste alors, d’une part, à la formulation de métaphysiques “pré-critiques” (l’Idéalisme allemand), d’autre part à l’apparition de sciences “positives” (économie politique, biologie, philologie), et d’un positivisme-phénoménalisme (“on peut connaître non pas les substances, mais les phénomènes; non pas les essences, mais les lois; non pas les êtres, mais leurs régularités” (p. 258). Du début du XIXe siècle jusqu’à Bergson, l’on a affaire, selon Foucault, à un “triangle Critique-Positivisme-Métaphysique” (p. 258). — “Ainsi s’instaure, à partir de la critique - ou plutôt à partir de ce décalage de l’être par rapport à la représentation dont le kantisme est le premier constat philosophique – une corrélation fondamentale: d’un côté des métaphysiques de l’objet (…), de l’autre des philosophies qui se donnent pour tâche la seule observation de cela même qui est donné à une connaissance positive” (p. 258)[1].
L’homme apparaît donc au tournant des XVIIIe-XIXe s. comme objet de savoir avec cette naissance des sciences humaines à partir de l’analytique (kantienne) de la finitude. Il est “un étrange doublet empirico-transcendantal” (p. 329). Objet des analyses de la perception, des mécanismes sensoriels (développement de l’Esthétique transcendantale), + objet des analyses de l’illusion (développement de la Dialectique transcendantale).
Mais la philosophie, dit Foucault, s’est endormie aujourd’hui dans un sommeil nouveau (allusion au “sommeil dogmatique” dont Hume avait réveillé Kant): celui de l’anthropologie (p. 352). L’homme ne peut pas en effet être réduit à la figure qu’en donnent les sciences humaines en tant que sciences positives. Le langage ne peut pas, par exemple, être réduit à sa dimension philologique et linguistique: l’obscurité de l’expérience du langage revient dans la littérature, avec Mallarmé, Bataille, Blanchot, Beckett… (p. 186). C’est en ce sens que “l’homme” disparaît: l’homme en tant qu’artefact construit à la convergence des sciences positives. “La fin de l’homme est le retour du commencement de la philosophie” (p. 353): cette phrase tellement commentée, caricaturée, détournée de son sens le plus évident, signifie que la philosophie ne saurait se déployer dans le sillon des sciences humaines. La philosophie ne peut ni ne doit s’en tenir au concept “positif” de l’homme, elle ne peut ni ne doit se penser elle-même comme une “science”.
[1] N. B. Signaler l’importance, aux yeux de Foucault, du passage de la Grammaire générale à la Grammaire comparée. Idée que toute l’œuvre philologique de Grimm, Schlegel, Rask, Bopp, demeure dans les marges de notre conscience historique (p. 294). Le langage cessait d’être transparent à notre représentation. “Le langage n’est plus un système de représentations qui a pouvoir de découper et de recomposer d’autres représentations; il désigne en ses racines les plus constantes des actions, des états, des volontés (…). Il s’enracine, non pas du côté des choses perçues, mais du côté du sujet en son activité (…). Humboldt n’est pas seulement le contemporain de Bopp; il connaissait son eouvre, et par le détail” (p. 303). — Mais la conscience de cette transformation n’est réelle qu’à la fin du XIXe siècle (Nietzsche, Mallarmé). “Toute la curiosité de notre pensée se loge maintenant dans la question: qu’est-ce que le langage?” (p. 316).
IV. La critique du sujet fondateur”: l’Archéologie du savoir (1969).
Foucault n’a jamais identifié son travail à celui des sciences humaines (raison pour laquelle il refuse avec autant de violence l’étiquette de structuraliste). Foucault est un philosophe. Après avoir décidé que l’impulsion des problèmes venait il est vrai souvent, sinon toujours, à la philosophie de ce qui lui était extérieur (opérant en cela le même écart initial que la plupart des philosophes de l’histoire canonique), il n’a cessé de définir plus précisément son entreprise propre: mort de “l’homme”, naissance de l’”individu”, nouvelle compréhension du “sujet”.
L’Archéologie du savoir est un livre écrit pour l’essentiel pendant le séjour de Foucault à Tunis, et c’est un effort pour préciser et systématiser les idées directrices des livres antérieurs. Etape décisive, quoique encore provisoire, dans la clarification par Foucault de son entreprise propre: “sans les questions qui m’ont été posées, sans les difficultés soulevées, sans les objections, je n’aurais sans doute pas vu se dessiner d’une façon aussi nette l’entreprise à laquelle, bon gré mal gré, je me trouve désormais lié” (p. 27).
L’idée d’une histoire discontinue: événements et mutations
L’introduction du livre, centrée sur l’introduction du discontinu dans la méthodologie de l’histoire, en désigne l’objet central par les questions suivantes:
“comment spécifier les différents concepts qui permettent de penser la discontinuité (seuil, rupture, coupure, mutation, transformation)? Par quels critères isoler les unités auxquelles on a affaire: qu’est-ce qu’une science? Qu’est-ce qu’une œuvre? Qu’est-ce qu’une théorie? Qu’est-ce qu’un concept? Qu’est-ce qu’un texte?…” (p. 12-13) (voir aussi p. 17).
Ces questions résultent d’un constat: celui que “dans ces disciplines qu’on appelle histoire des idées, des sciences, de la philosophie, de la pensée, de la littérature aussi (…), l’attention s’est déplacée (…) des vastes unités qu’on décrivait comme des “époques” ou des “siècles” vers des phénomènes de rupture” (p. 10). Ainsi les “actes et seuils épistémologiques” chez Bachelard. Ainsi les analyses de Canguilhem au sujet des “déplacements et transformations des concepts”, qui montrent que “l’histoire d’un concept n’est pas, en tout et pour tout, celle de son affinement progressif, de sa rationalité continûment croissante, de son gradient d’abstraction, mais celle de ses divers champs de constitution et de validité, celle de ses règles successives d’usage, des milieux théoriques multiples où s’est poursuivie et achevée son élaboration” (p. 11). (Foucault cite aussi Serres et Guéroult, :mentionne Althusser).
En apparence, cette introduction du discontinu dans l’histoire de la pensée s’oppose aux grandes continuités recherchées par l’histoire au sens strict. Pourtant, dit Foucault, il existe ici et là – ie chez les historiens comme les historiens des sciences et de la philosophie – une identité de problématique. Car partout, dans toutes les disciplines où il s’agit de se demander à nouveau ce que c’est qu’écrire l’histoire, une évolution récente apparaît: la mise en question du document. Alors que l’histoire traditionnelle entreprenait de mémoriser les monuments du passé en les transformant en documents, aujourd’hui, dit Foucault, l’on s’intéresse inversement à “ce qui transforme les documents en monuments” = à une recherche archéologique en un sens nouveau (p. 15). En d’autres termes, alors que l’histoire traditionnelle commençait par poser l’existence d’un certain nombre d’événements, datés dans un temps unique, puis se demandait comment ces événements avaient été transcrits dans les documents, l’histoire nouvelle part des documents et se demande à quelles conditions certains documents “fabriquent” des faits historiques, tandis que d’autres restent silencieux, muets, oubliés.
D’où, automatiquement, une stratification de la notion d’événement. Il y a “des types d’événements de niveau tout à fait différents” (p. 15). On cesse dès lors de penser en termes de téléologie de la raison.
“Ainsi sont apparues, à la place de cette chronologie continue de la raison, qu’on faisait invariablement remonter à l’inaccessible origine, à son ouverture fondatrice, des échelles parfois brèves, distinctes les unes des autres, rebelle à une loi unique, porteuses souvent d’un type d’histoire qui est propre à chacune, et irréductibles au modèle général d’une conscience qui acquiert, progresse et se souvient” (p. 16).
Parallèlement apparaît également une distinction entre histoire globale (traditionnelle: trouver le “principe” d’une époque) et histoire générale (“déterminer quelle forme de relation peut être légitimement décrite entre ces différentes séries; quel système vertical elles sont susceptibles de former, …déployer l’espace d’une dispersion”: p. 18). Selon Foucault:
“cette mutation épistémologique de l’histoire n’est pas encore achevée aujourd’hui (…) elle n’a pas été enregistrée ni réfléchie (…). Comme s’il avait été particulièrement difficile, dans cette histoire que les hommes retracent de leurs propres idées et de leurs propres connaissances, de formuler une théorie générale de la discontinuité, des séries, des limites, des unités, des ordres spécifiques, des autonomies et des dépendances différenciées” (p. 21).
Pourquoi cette difficulté? Parce que, dit Foucault, ce qui fait obstacle à une pensée du discontinu est le maintien de la présupposition d’un sujet fondateur.
“l’histoire continue est le corrélat indispensable à la fonction fondatrice du sujet: la garantie que tout ce qui lui a échappé pourra lui être rendu; la certitude que le temps ne dispersera rien dans le restituer dans une unité recomposée (…). Faire de l’analyse historique le discours du continu et faire de la conscience humaine le sujet originaire de tout devenir et de toute pratique, ce sont les deux faces d’un même système de pensée. Le temps y est conçu en termes de totalisation et les révolutions n’y sont jamais que des prises de conscience” (p. 22).
Inversement, faire une histoire discontinue, c’est renoncer ipso facto au primat du sujet constituant.
De l’histoire discontinue à la critique du concept de sujet
L’Archéologie du savoir entreprend de penser la discontinuité dans l’histoire des idées, des sciences, de la philosophie de façon “archéologique”, ie en demandant comment on passe des documents aux monuments, comment on construit des faits historiques. Par là même, Foucault suggère de modifier drastiquement le concept usuel de temps historique: au lieu d’un temps linéaire et totalisable, il faut se représenter une stratification, une dispersion, des séries d’événements. Il faut penser une histoire “qui ne serait pas système, mais dur travail de la liberté” (p. 23). (cf. p. 25-26, pour l’idée qu’il ne s’agit pas d’appliquer une quelconque méthode structuraliste, ni d’utiliser les catégories des totalités culturelles – visions du monde, types idéaux, etc. -, mais de “définir une méthode d’analyse historique qui soit affranchie du thème anthropologique”). Et par là même se trouve abandonnée l’idée d’une histoire progressive de la raison et celle du sujet comme conscience – conscience rationnelle, ou conscience historique qui rassemblerait les événements discontinus en des totalités intelligibles et unitaires. Il n’y a plus de sujet fondateur. “En ce point se détermine une entreprise dont l’Histoire de la folie, la Naissance de la clinique, Les Mots et les Choses ont fixé, très imparfaitement, le dessin. Entreprise par laquelle on essaie de prendre la mesure des mutations qui s’opèrent en général dans le domaine de l’histoire” (p. 25).
De fait, c’est là qu’apparaît à ce stade l’unité du travail de Foucault: se débarrasser de la souveraineté du sujet classique[1] – afin qu’il devienne possible, dans une dernière phase, d’entreprendre de repenser l’individu (mais plus comme conscience constituante). L’archéologie du savoir représente une étape essentielle de ce processus, celle qui permet de faire éclater simultanément la conscience transcendantale et le temps historique traditionnel. Elle représente en ce sens un retour réflexif sur la démarche “aveugle” des livres précédents:
“Les enquêtes sur la folie et l’apparition d’une psychologie, sur la maladie et la naissance d’une médecine clinique, sur les sciences de la vie, du langage et de l’économie ont été des essais pour une part aveugles: mais ils s’éclairaient à mesure, non seulement parce qu’ils précisaient peu à peu leur méthode, mais parce qu’ils découvraient – dans ce débat sur l’humanisme et l’anthropologie – le point de sa possibilité historique” (p. 26).
(Cf. p. 27 les jugements récurrents que porte Foucault sur les trois livres antérieurs. L’Histoire de la folie “faisait une part beaucoup trop considérable, et d’ailleurs bien énigmatique, à ce qui s’y trouvait désigné comme une “expérience”, montrant par là combien on demeurait proche d’admettre un sujet anonyme et général de l’histoire”. Dans Naissance de la clinique, la méthode restait trop proche de l’analyse structurale. Dans Les Mots et les choses, “l’absence de balisage méthodologique a pu faire croire à des analyses en termes de totalité culturelle” (façon pudique de protester contre toute identification de l’épistémè à une “conception du monde”)).
(Cf. aussi p. 27 bas, les remarques sur “la manière précautionneuse, boitillante, de ce texte”. Et, p. 28: “Plus d’un, comme moi sans doute, écrivent pour n’avoir plus de visage”).
Aide pour la lecture: plan du texte et passages essentiels.
Plan:
I. (Introduction)
II. Les régularités discursives
III. L’énoncé et l’archive
IV. La description archéologique
V. (Conclusion en forme de dialogue).
Dans II, 2: notion de “règles de formation” = conditions auxquelles sont soumis les objets, les modalités d’énonciation, les concepts, les choix thématiques (p. 53) et qui définissent une “formation discursive”.
Dans II, 4: problème de la position du sujet qui produit des énoncés.
Dans III, 1 et 2: définition de l’énoncé (proposition- phrase – speech act…) et de la “fonction énonciative”.
Dans III, 5: l’a priori historique et l’archive (= “la loi de ce qui peut être dit, le système qui régit l’apparition des énoncés comme événements singuliers”, p. 170). (Définition du terme d’”archéologie” p. 173, comme ce qui “décrit les discours comme des pratiques spécifiées dans l’élément de l’archive”).
Dans IV, 5: différents plans à l’intérieur du discours (p. 223sq.). Notion de “transformation” (p. 224 – cf. texte sur Cuvier).
Dans IV, 6: rapport de l’archéologie à l’analyse des sciences. Notion de “seuils”: positivité, épistémologisation, scientificité, formalisation (p. 243). Différents types d’histoire des sciences: récurrentielle, épistémologique, archéologique (p. 248 sq.). Redéfinition de l’épistémè comme “l’ensemble des relations qu’on peut découvrir, pour une époque donnée, entre les sciences quand on les analyse au niveau des régularités discursives” (p. 250). “Et le point par où (cette interrogation) se sépare de toutes les philosophies de la connaissance, c’est qu’elle ne rapporte pas ce fait à l’instance d’une donation originaire qui fonderait, dans un sujet transcendantal, le fait et le droit, mais aux processus d’une pratique historique” (p. 251).
Dans V: synthèse par Foucault de ses positions sur la question du sujet.
[1] Cf. les remarques de “La scène de la philosophie” (avril 1978), in DE III, 589-590, qui créditent Bataille, Blanchot et Klossowki d’avoir fait apparaître l’idée que le sujet n’était pas une forme fondamentale et originaire, mais le résultat d’un certain nombre de processus et qu’il avait une genèse. “(…) nous étions tous d’accord sur ce point qu’il ne fallait pas partir du sujet, du sujet au sens de Descartes comme point originaire à partir duquel tout devait être engendré, que le sujet lui-même a une genèse. Et par là même se retrouve la communication avec Nietzsche” (p. 590).
V.Procédures de contrôle des formations discursives: L’ordre du discours (1970)
Leçon inaugurale au Collège de France, donnée le 2 décembre 1970. Foucault a réintégré dans le texte publié des passages omis à l’oral, à cause du temps imparti. — Voir aussi la Préface à l’édition anglaise, in The Order of Things, Londres, Tavistock, 1970, ix-xiv; DE II, 7-13.
Hypothèse directrice: toute société cherche à contrôler la production du discours
Le début du texte est caractéristique de ce qu’était Foucault. Le voici qui se trouve dans la situation de livrer, à l’occasion de son élection dans l’établissement universitaire le plus prestigieux qui existe, un “discours” – au sens de discours officiel – au sujet de la signification de son œuvre. Or que dit-il? Il dit quelque chose comme ceci: “me voici ici devant vous, et l’institution me convie à parler, elle me rassure, me dit que je n’ai pas à craindre de commencer, que tous vous êtes là pour me montrer que le discours est dans l’ordre des lois, qu’une place lui a été faire, etc (cf. p. 9)….Mais moi j’ai peur de commencer. Moi j’ai peur de “prendre la parole” (p. 7). Moi je voudrais avoir quelqu’un qui parle derrière moi, une voix qui dirait “il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer…” (citation de Beckett, L’innommable). Moi je voudrais que le discours m’enveloppe, qu’il soit tout autour de moi (p. 7). Et je voudrais qu’il soit “comme une transparence calme, profonde, indéfiniment ouverte, où les autres répondraient à mon attente, et d’où les vérités, une à une, se lèveraient”…(p. 9). Mais le discours n’est jamais ainsi. Il a une réalité matérielle qui nous échappe; il est en lui-même une activité qui recèle des pouvoirs et des dangers que nous devinons sans les saisir; il est le lieu de luttes, de victoires, de blessures, de dominations, de servitudes…Et c’est pourquoi il suscite notre inquiétude.
Au lieu de “jouer le jeu” qui lui est proposé, Foucault renverse ainsi magistralement le dessous des cartes. Il part, de la façon la plus simple qui soit, de “ce qui est le cas”, de ce qu’il sent en lui: une inquiétude devant ce qu’est le discours en général. On lui demande d’admettre que le discours est réglé, poli, régi par des normes éthiques, prêt à accueillir un contenu. Et lui dit simplement que non, que puisqu’il a peur, c’est que le discours n’est pas réglé, poli, régi par des normes éthiques. C’est que le discours est un champ de bataille, un lieu d’affrontement, un enjeu de pouvoir. Et c’est de ce déplacement radical de “position du problème” que Foucault tire la question directrice de tout son texte:
“Mais qu’y a-t-il donc de si périlleux dans le fait que les gens parlent, et que leurs discours indéfiniment prolifèrent? Où donc est le danger?” (p. 10).
C’est alors pour répondre à cette question que Foucault avance une “hypothèse se travail” (p. 10):
“Je suppose que dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité” (p. 11).
Quelles sont ces procédures qui contrôlent la production du discours?
1. Foucault analyse en premier lieu des procédures de contrôle externes.
Premier groupe de procédures externes: celles qui fonctionnent par l’interdit. “On n’a pas le droit de tout dire, on ne peut pas parler de tout dans n’importe quelle circonstance, n’importe qui ne peut pas parler de n’importe quoi”: triple tabou , qui instaure dans chaque cas un privilège pour celui qui parle. “De nos jours”, dit Foucault, les objets qui sont le plus frappés de ces interdits sont ceux qui relèvent de la sexualité et de la politique (p. 12).
Second groupe de procédures: celles qui procèdent d’un partage ou d’un rejet. Ainsi l’opposition entre raison et folie. Le fou est celui dont le discours ne peut pas fonctionner comme celui des autres – que sa parole soit exclue ou considérée comme secrètement investie par une raison rusée, elle n’est jamais recueillie ni écoutée: “Tout cet immense discours du fou retournait au bruit” (jusqu’à la fin du XVIIIe s.) (p. 14). Et ce partage demeure aujourd’hui, dans l’”écoute” du médecin.
Troisième groupe de procédures: l’opposition du vrai et du faux. Ce partage, si on se place à l’intérieur du discours, au niveau d’une proposition, n’est “ni arbitraire, ni modifiable, ni institutionnel, ni violent” (p. 16). Mais si on se place à une autre échelle, celle de la “volonté de vérité” qui traverse toute notre histoire, alors on s’aperçoit que le partage entre du vrai et du faux agit lui aussi comme un système d’exclusion. C’est ici que se trouve la remarque très importante que: “les grandes mutations scientifiques peuvent peut-être se lire parfois comme les conséquences d’une découverte, mais elles peuvent se lire aussi comme l’apparition de formes nouvelles dans la volonté de vérité” (p. 18). Ainsi, au tournant des XVIe et XVIIe s., en Angleterre surtout, nouveau dessin des plans d’objets possibles, observables, mesurables, classables, nouvelle position du sujet connaissant (voir plutôt que lire, vérifier plutôt que commenter), nouveau niveau technique où les connaissances devaient s’investir. Et donc:
“Tout se passe comme si, à partir du grand partage platonicien, la volonté de vérité avait sa propre histoire, qui n’est pas celle des vérités contraignantes: histoire des plans d’objets à connaître, histoire des fonctions et positions du sujet connaissant, histoire des investissements matériels, techniques, instrumentaux de la connaissance” (p. 19).
C’est vers ce troisième système d’exclusion, dit Foucault, que les deux autres n’ont cessé de dériver. C’est lui qui tente de plus en plus de les modifier et de les fonder à la fois. Et pourtant c’est de lui – de la volonté de vérité – qu’on parle le moins. Il reste caché, au sens où n’”apparaît à nos yeux qu’une vérité qui serait richesse, fécondité, force douce et insidieusement universelle” tandis que nous ignorons la “volonté de vérité”, qui est une “prodigieuse machine à exclure” (p. 22).
2. A ces procédures externes s’ajoutent cependant des procédures internes de contrôle du discours: principes de classification, d’ordonnancement, de distribution (p. 23).
Ainsi d’abord, le commentaire: textes religieux ou juridiques, textes dits littéraires, textes scientifiques. Il est impossible d’annuler le “décalage” qui existe dans toute culture entre texte premier et texte second (p. 26). Le commentaire instaure une sorte de principe de variation du sens du texte premier, qui se trouve indéfiniment répété, quoique indéfiniment comme autre chose que lui-même. Il assure paradoxalement l’identité du texte par la forme de sa répétition décalée (cf. p. 31).
Ainsi, ensuite, l’auteur- non l’individu parlant, mais l’”unité et l’origine des significations d’un discours” (p. 28). L’attribution à un auteur en ce sens n’est pas toujours de règle: les propos quotidiens, les décrets ou les contrats, n’ont pas d’auteur. Il y a des auteurs en littérature, en philosophie, en science. Mais là encore leur rôle varie. Au Moyen Age, toute proposition d’un discours scientifique a besoin d’un auteur. Depuis le XVIIe siècle “cette fonction n’a cessé de s’effacer” (p. 29). Inversement, dans l’ordre littéraire, la fonction de l’auteur n’a cessé de se renforcer depuis la même époque (textes anonymes au M-A). L’auteur assure alors l’identité du texte de l’œuvre par la forme de son individualité et de son moi.
Ainsi encore l’organisation des disciplines. D’une part, pour chaque discipline, il y a une sorte de “système anonyme” de fonctionnement, composé de la définition d’un domaine d’objets, d’un ensemble de méthodes, d’un corpus de propositions considérées comme vraies, d’un jeu de règles et de définitions, de techniques et d’instruments (p. 32). D’autre part, il y a un accord tacite au sujet des propositions considérées comme acceptables, ou non, dans une discipline donnée (exemple de la recherche de la langue primitive, p. 35 – cf. Sept Propos). Les propositions non acceptables forment toute une tératologie du savoir: “des monstres rôdent, dont la forme change avec l’histoire du savoir” (p. 35). La discipline assure l’identité du discours par la forme d’une réactualisation permanente des règles (p. 38).
3. Enfin, Foucault analyse un troisième “groupe de procédures qui permettent le contrôle des discours” (p. 38). Ce sont les procédures qui décident de qui va voir accès, ou non, à tel ou tel discours. Car “toutes les régions du discours ne sont pas également ouvertes et pénétrables”; certaines sont hautement défendues (…) tandis que d’autres paraissent presque ouvertes à tous les vents et mises sans restriction préalable à la disposition de chaque sujet parlant” (p. 39). Mais “paraissent” seulement. De fait, aucune région du discours n’est ouverte à tous les vents. La transparence de la communication et de l’échange dont s’est targué le discours scientifique européen est un mythe (anecdote du shôgun, p. 40).
Toute forme de discours obéit donc à des systèmes complexes de restriction d’accès.
Par exemple, le rituel qui “définit la qualification que doivent posséder les individus qui parlent (…): il définit les gestes, les comportements, les circonstances, et tout l’ensemble de signes qui doivent accompagner le discours” (p. 41- exemples des rituels, ie des mises en scène, des discours religieux, judiciaires, thérapeutiques).
Par exemple les “sociétés de discours”, dont la fonction est de faire circuler les discours dans un espace fermé et de ne les distribuer que selon des règles strictes (p. 41 – apprentissage, entrée dans un groupe, secret, jeu ambigu du secret et de la divulgation). “Qu’on ne s’y trompe pas: même dans l’ordre du discours vrai, même dans l’ordre du discours publié et libre de tout rituel, s’exercent encore des formes d’appropriation de secret et de non-interchangeabilité(…); qu’on songe au secret technique ou scientifique, qu’on songe aux formes de diffusion et de circulation du discours médical, qu’on songe à ceux qui se sont appropriés le discours économique ou politique” (p. 43).
Par exemple encore les “doctrines”, religieuses, politiques, philosophiques (p. 44-45).
Par exemple enfin, l’appropriation sociale des discours: les systèmes d’éducation, qui sont toujours des outils politiques.
Pris dans l’étau de ces trois groupes différents de procédures, le “discours” (entendu, comme toujours chez Foucault, au sens large défini précédemment) est ainsi encadré, surveillé et contraint. Or ce qui est remarquable, c’est que tous les moyens de surveillance que décrit Foucault, qu’il exhibe en quelque sorte, possèdent un double caractère. D’une part, ils sont tacitement admis et passent en règle générale radicalement inaperçus de tout le monde (leur efficacité dans la manipulation de l’opinion est en raison directe de ce caractère inaperçu). Mais d’autre part ils apparaissent immédiatement pour ce qu’ils sont - des moyens de surveillance et de contrôle – dès qu’ils sont nommés. En d’autres termes, dès qu’ils sont désignés, on les reconnaît comme manifestement à l’œuvre dans toute forme de discours et comme manifestement finalisés par la surveillance et le contrôle (le plus difficile, dira Foucault à propos du rôle de l’intellectuel, est de nommer et de montrer ce qui est “réduit au silence” dans le discours, non pas par aucune “force brutale”, mais par des procédures apparemment innocentes et inaperçues).
Pourquoi, demandera-t-on, est-il nécessaire que le discours soit soumis à de telles procédures de surveillance et de contrôle? Pour la raison très simple que, dans tout discours, se jouent des mécanismes de pouvoir. L’une des originalités fondamentales de l’œuvre de Foucault est de montrer, de faire voir, les mécanismes de pouvoir qui sont à l’œuvre dans les discours tacitement admis et reconnus pour vrais qui sont tenus sur ces objets en apparence non “politiques” que sont les femmes, les enfants, la sexualité, etc.
Table des procédures de contrôle des discours
I. Externes
1. L’interdit
2. Le partage
3. L’opposition Vrai-Faux
II. Internes
1. Le commentaire
2. L’auteur
3. L’organisation des disciplines
III. Régulatrices de l’accès
1. Le rituel
2. Les “sociétés de discours”
3. Les doctrines
4. L’appropriation sociale
Aide pour la lecture de la fin du texte
La suite du texte demande si “un certain nombre de thèmes de la philosophie ne sont pas venus répondre à ces jeux de limitation et d’exclusions, et peut-être aussi les renforcer” (p. 47).
Sur le thème du “sujet fondateur”: cf. p. 49 – sur celui de “l’expérience originaire”: p. 50 = contre Merleau-Ponty. – sur celui de “l’universelle médiation”: p. 51.
Idée que tout se passe comme si l’on avait voulu à tout prix encadrer le discours, le maîtriser, par une sorte de sourde et violente logophobie, une crainte de “tout ce qu’il peut y avoir là de violent, de discontinu, de batailleur, de désordre aussi et de périlleux, contre ce grand bourdonnement incessant et désordonné du discours” (p. 53).
Nécessité aujourd’hui de “se résoudre à trois décisions auxquelles notre pensée résiste un peu et qui correspondent aux trois groupes de fonctions que je viens d’évoquer: remettre en question notre volonté de vérité, restituer au discours son caractère d’événement; lever enfin la souveraineté du signifiant” (p. 53).
Exigences de méthode: renversement/discontinuité/spécificité : “il n’y a pas de providence prédiscursive qui dispose (le monde) en notre faveur: p. 55.
Reprend AS sur les notions d’événement, de discontinuité et de série: p. 57-58. “Quel statut faut-il donner à cette notion d’événement qui fut si rarement prise en considération par les philosophes?” (p. 59). + Introduire le discontinu et l’aléa: p. 60-61.
Fin du texte sur les projets de Foucault + hommage à Dumézil, Canguilhem, Hyppolite + propblème de savoir comment échapper à Hegel.
VI. Nouvelle conception du pouvoir: Surveiller et punir: naissance de la prison (1975)
SP est écrit au début des années 1970, ie au moment où Foucault s’engage politiquement pour la première fois, d’une part en liaison avec les problèmes rencontrés à Vincennes et d’autre part en créant le GIP avec un certain nombre d’autres “intellectuels”. Cet “engagement” de Foucault est toutefois très différent de celui de Sartre. Foucault dépense son temps sans compter, mais il reste acharné au travail philosophique, expérimentant ainsi en lui-même ce qu’il définira en 1976 comme “l’intellectuel spécifique”.
L’histoire du châtiment comme “fonction sociale complexe”
Le problème, là encore, remonte à Nietzsche. Du châtiment, Nietzsche dit qu’il ne s’agit nullement d’une institution destinée à rendre meilleur (sinon “celui qui châtie”…, selon le § 219 du Gai Savoir), ou à dissuader, ou même à exercer une vengeance sous la protection du droit. Le châtiment est plutôt un objet complexe où il faut distinguer deux choses: d’une part l’usage, l’acte, le “drame”, donc une procédure; d’autre part le but, l’attente associés à la mise en œuvre de cette procédure (cf. La généalogie de la morale, Seconde Dissertation, § 13; in Oeuvres, op. cit., vol. II, 821). Si la procédure (user d’une dramatisation) est “relativement permanente” dans l’histoire, et antérieure au châtiment lui-même, en revanche la fluctuation au cours de l’histoire du but et de l’attente – que puis-je espérer du fait de punir? – fait que le châtiment n’a plus un sens unique, mais est une synthèse de ’sens’. Impossible à définir, dit Nietzsche (ibid., 822: “tout le passé historique du châtiment, l’histoire de son utilisation à des fins diverses, se cristallise finalement en une sorte d’unité difficile à résoudre, difficile à analyser, et, appuyons sur le point, absolument impossible à définir”. Nietzsche cite, en vrac, onze de ces fins diverses. S’il parle d’impossibilité, c’est parce que, comme il le précise quelques lignes plus bas, “n’est définissable que ce qui n’a pas d’histoire”).
Foucault reprend la question sous un autre angle, en analysant le châtiment comme une procédure de problématisation, ie comme une transformation “des difficultés et embarras d’une pratique en un problème général” (cf. “Polémique, politique et problématisations”, entretien de mai 1984, in DE IV, 598 – Cf. aussi plus loin l’introduction de UP, où Foucault fait de la problématisation la notion fondamentale de l’ensemble de son oeuvre). Sous cet angle, le châtiment cesse définitivement de relever d’une morale quelconque. Il condense un ensemble de réponses. Il est une fonction sociale complexe, un élément de la tactique politique (les méthodes punitives sont à voir comme des “techniques” de pouvoir), une étape dans un “processus ‘épistémologico-juridique’” défini par le croisement du droit pénal et des sciences humaines.
Du “supplice” des corps à la “surveillance” des âmes
Dans le châtiment, il est question de la manière dont le corps est investi par les rapports de pouvoir (SP, 28). Surveiller et punir commence avec la transcription du supplice de Damiens. Mais le problème que pose Foucault est celui de la disparition progressive des supplices. Œuvre des lois et de grands codes pénaux des XVIIIe et XIXe siècles: le corps dépecé, supplicié, amputé disparaît en quelques dizaines d’années. La “prise sur le corps” se dénoue. L’affrontement physique cesse d’être mis en scène. Le contact se réduit entre la loi et le corps du criminel. Ce qui nous semble pure barbarie primitive se change en douceur pénale. Question: s’agit-il d’un adoucissement des mœurs? Oui, dans les faits. Mais il faut voir que cet adoucissement est plutôt un déplacement du but, de l’attente, des moyens de la procédure punitive. Car si l’on ne découpe plus les corps, on se met à punir les âmes (souffrance invisible, silencieuse, décente à tous égards).
L’objet historique de Foucault dans Surveiller et punir est donc ce passage du corps à l’âme comme cible de la procédure juridique de la punition (Foucault cite à l’appui G. de Mably, demandant en 1789 “Que le châtiment, si je puis ainsi parler, frappe l’âme plutôt que le corps”: SP, 22). Mais l’âme, cela ne veut rien dire. Aussi bien ce dont il s’agit est, plus précisément, d’une transformation de la manière dont le corps (corps-âme, indissociablement) est investi par les rapports de pouvoir. Le corps n’est plus tranché dans sa chair, mais dans ses processus mentaux et affectifs. On va juger le personnage du criminel, évaluer sa moralité, quantifier son degré de folie, calculer la probabilité de le redresser, de le guérir pour qu’il redevienne un citoyen normal, etc. Même l’objet “crime” change: on punit l’agressivité dans l’agression, le désir dans le meurtre, la perversion dans le viol. On punit, dans l’acte, la passion qui l’a, dit-on, causé. La douceur pénale, dit Foucault, est une technique de pouvoir. On entre ainsi, dit alors Foucault, dans une forme de pouvoir associée moins à l’Etat lui-même qu’à la surveillance. Le corps se révèle comme une réalité biopolitique. L’analyse du châtiment, transformé en concept par référence à la problématisation de pratiques qu’il condense, fait donc voir l’âme moderne dans l’exacte mesure où elle fait voir que désormais les individus se constituent comme tels à travers leur conformité tacite aux normes des procédures diffuses d’un pouvoir qui leur impose des “formes de vie” et des manières de se conduire.
Le pouvoir comme surveillance et la forme fondamentale du Panoptisme
Dans des entretiens postérieurs à la publication de SP, Foucault a précisé quelles étaient certaines de ses hypothèses de travail: cf. notamment “Entretien sur la prison: le livre et sa méthode”, in DE II, 740-753.
Ce texte désigne comme l’hypothèse générale du livre l’idée qu’il se produit, au XVIIIe et au début du XIXe siècle, un changement dans le mode de l’exercice du pouvoir, corrélatif de la disparition de la monarchie, et de l’idée que le souverain avait tout droit de punir. Ce changement accompagne la montée en puissance de la bourgeoisie, qui instaure un nouveau rapport à la richesse: un rapport qui ne passe plus fondamentalement par la transmission héréditaire d’un patrimoine foncier (lié à la terre), mais qui suppose l’exploitation par une classe particulière de la population (la classe ouvrière) d’une richesse investie (machines, usines, etc.): c’est le travail qui produit la richesse. Dès lors, il devient impératif de surveiller les ouvriers. Cf. “Entretien sur la prison”, 1975, in DE II, 741: “…le moment où l’on s’est aperçu qu’il était, selon l’économie du pouvoir, plus efficace et plus rentable de surveiller que de punir. Ce moment correspond à la formation, à la fois rapide et lente, d’un nouveau type d’exercice du pouvoir, au XVIIIe siècle et au début du XIXe”.
Mais comment surveiller toute une catégorie de la population, et en même temps l’empêcher de se révolter? Par exemple en la moralisant: d’où les “formidables campagnes de christianisation” de la classe ouvrière. Par exemple aussi, en l’opposant à une autre catégorie de la population: les “délinquants”. Mais cette catégorie n’existait pas au XVIIIe s., sinon sous une forme très hétérogène et nomade. Pour la faire exister, on organise le système des prisons. Ce qui engendre la population des délinquants, au XIXe s., c’est la prison. “Mon hypothèse est que la prison a été, dès l’origine, liée à un projet de transformation des individus (…). L’échec a été immédiat, et enregistré presque en même temps que le projet lui-même. Dès 1820, on constate que la prison, loin de transformer des criminels en des gens honnêtes, ne sert qu’à fabriquer de nouveaux criminels ou à enfoncer encore davantage les criminels dans la criminalité.” (ibid., DE II, 742). La prison produit la délinquance, et elle entrave par ailleurs la réinsertion. L’étape suivante est de constater qu’”à cause” de la prison, il faut développer une police, qui pourra surveiller les anciens délinquants, et donc aussi les ouvriers.
On a ainsi un enchaînement très logique: nécessité de surveiller les ouvriers pour protéger la richesse investie ®® moralisation + prison ®® production de délinquants ®® obligation d’une police. “Il a fallu absolument constituer le peuple comme un sujet moral, donc le séparer de la délinquance, donc séparer nettement le groupe des délinquants, les montrer comme dangereux non seulement pour les gens riches, mais aussi pour les gens pauvres” (ibid, DE II, 743). D’où, aussi, la naissance de la littérature policière, les faits divers horribles dans les journaux, etc.
Ainsi, faire l’histoire du châtiment pendant la période qui voit se mettre en place le système pénal permet de montrer dans le châtiment, comme on l’a dit plus haut, une “fonction sociale complexe” qui condense un ensemble de réponses à un problème. Ce problème est celui de la surveillance d’une classe de la population. L’organisation de la prison, liée à l’apparent adoucissement des peines, est l’organisation d’une immense procédure de domination des “âmes” dont, pour Foucault, le panoptisme est la forme fondamentale. Cf. “Questions à M. F. sur la géographie” (1976), DE III, 35:
“Par le panoptisme, je vise un ensemble de mécanismes qui jouent parmi tous les faisceaux de procédure dont se sert le pouvoir. Le panoptisme a été une invention technologique dans l’ordre du pouvoir, comme la machine à vapeur dans l’ordre de la production. Cette invention a ceci de particulier qu’elle a été utilisée à des niveaux d’abord locaux: écoles, casernes, hôpitaux. On y a fait l’expérimentation de la surveillance intégrale”.
Le rôle de Surveiller et punir dans l’œuvre de Foucault
Le livre sur les prisons représente un tournant dans l’œuvre de Foucault pour deux raisons au moins. La première est que c’est à l’occasion du travail pratique et théorique sur les prisons que Foucault modifie définitivement sa conception du pouvoir. La seconde est que c’est avec SP que Foucault passe d’une analyse presque exclusive des énoncés et du discours à une analyse du visible, des espaces et du regard comme moyens de surveillance. Rendre visible pour surveiller: c’est de là que Foucault en viendra ensuite à une analyse de la surveillance de la chair dans l’histoire de la sexualité, ce qui le conduira à développer la notion de “biopolitique” (pouvoir comme ensemble des procédures de domination qui règlent les corps et les formes de vie).
Revenir sur ces deux points.
Surveiller et punir représente d’abord un élargissement et une transformation de la conception jusqu’alors exclusivement négative que se faisait Foucault du pouvoir. A ce propos, cf. par exemple “Les rapports de pouvoir passent à l’intérieur des corps” (entretien avec L. Finas), in DE III, 229. Foucault y critique comme encore inadéquate la position développée dans L’Ordre du discours, texte écrit, dit-il, “à un moment de transition”:
“Jusque là, il me semble que j’acceptais du pouvoir la conception traditionnelle, le pouvoir comme mécanisme essentiellement juridique, ce qui dit la loi, ce qui interdit, ce qui dit non, avec toute une kyrielle d’effets négatifs: exclusion, rejet, barrage, dénégations, occultations… Or je crois cette conception inadéquate. Elle m’avait suffi cependant dans l’Histoire de la Folie (…) car la folie est un cas privilégié: pendant la période classique, le pouvoir s’est exercé sur la folie sans doute au moins sous la forme majeure de l’exclusion (…). Il m’a semblé, à partir d’un certain moment, que c’était insuffisant, et cela au cours d’une expérience concrète que j’ai pu faire, à partir des années 1971-72, à propos des prisons. Le cas de la pénalité m’a convaincu que ce n’était pas tellement en termes de droit, mais en termes de technologie, en termes de tactique et de stratégie, et c’est cette substitution d’une grille technique et stratégique à une grille juridique et négative que j’ai essayé de mettre en place dans Surveiller et Punir, puis d’utiliser dans l’Histoire de la sexualité” (p. 229). (Cf. aussi “Non au sexe roi”, 1977, in DE III, 264).
Quant au second tournant inauguré dans Surveiller et punir, il s’agit du passage de l’analyse des énoncés à celle des espaces et du visible, conditions de la surveillance. Ici on peut renvoyer à l’article de Deleuze à propos de SP: “Ecrivain, non un nouveau cartographe” (Critique 343, décembre 1975, 1207-1227; reprise modifiée in Foucault, Paris, Ed. de Minuit, 1986, 31-51). Deleuze y commente la conception fonctionnaliste du pouvoir que propose Foucault – “le pouvoir n’a pas d’essence, il est opératoire. Il n’est pas attribut, mais rapport: la relation de pouvoir est l’ensemble des rapports de forces, qui ne passe pas moins par les forces dominées que par les dominantes, toutes deux constituant des singularités” (p. 35). Et il ajoute ceci: “au fonctionnalisme de Foucault répond une topologie moderne qui n’assigne plus un lieu privilégié comme source du pouvoir, et ne peut plus accepter de localisation ponctuelle (il y a là une conception de l’espace social aussi nouvelle que celle des espaces physiques et mathématiques actuels, comme pour la continuité tout à l’heure)” (p. 34).
En quoi cette conception de l’espace social est-elle nouvelle? En ceci que l’idée d’une présence diffuse des mécanismes de pouvoir à travers la totalité de l’espace social permet de comprendre qu’à partir de la fin du XVIIIe s., le pouvoir n’est plus fondamentalement quelque chose qui commande, décrète, interdit, au nom d’une instance de souveraineté, mais quelque chose qui gère tacitement les corps et les vies de tous, et qui pour cela doit surveiller ces corps et ces vies. Dès lors, les espaces où agissent ces mécanismes de pouvoir sont des espaces où corps et vies doivent pouvoir être rendus visibles. L’Archéologie du savoir, dit Deleuze, proposait la distinction de deux sortes de formations pratiques, les unes “discursives ou d’énoncés, les autres “non-discursives” ou de milieux (…). SP opère un nouveau pas. Soit une “chose” comme la prison: c’est une formation de milieu (le milieu “carcéral”). Alors que le droit pénal concerne l’énonçable en matière criminelle, la prison, de son côté, concerne le visible: non seulement elle prétend faire voir le crime et le criminel, mais elle constitue elle-même une visibilité, elle est un régime de lumière avant d’être une figure de pierre, elle se définit par le “Panoptisme”, c’est-à-dire par un agencement visuel et un milieu lumineux où le surveillant peut tout voir sans être vu, les détenus être vus à chaque instant sans voir eux-mêmes (tour centrale et cellules périphériques). Un régime de lumière et un régime de langage ne sont pas la même forme et n’ont pas la même formation (…). Ce que “L’archéologie” reconnaissait, mais ne désignait encore que négativement, comme milieux non-discursifs, trouve avec SP sa forme positive qui hantait toute l’œuvre de Foucault: la forme du visible, dans sa différence avec la forme de l’énonçable” (p. 40).
VII. La critique de l’”hypothèse répressive”: La volonté de savoir (1976)
“Peut-être sommes-nous trop voués au commentaire pour comprendre ce que sont des vies”
“Ils ont dit de Malraux”, 1976
DE III, 108.
La Volonté de savoir (VS) est le premier volume d’une série qui devait en comporter six, et dont le projet général est désigné par Foucault sous le titre de Histoire de la sexualité.
Comme en témoigne la Préface de 1977 à l’édition allemande, “Sexualität und Wahrheit” (DE III, 136-137), Foucault s’attendait à ce que son travail subisse des modifications au cours de son effectuation:
“Les volumes qui suivront ne peuvent aussi, pour l’instant, être annoncés que provisoirement. Mon rêve serait de faire un travail de longue haleine qui se corrige au cours de sa progression, qui soit également ouvert tant aux réactions qu’il provoque qu’aux conjonctures qu’il croise en chemin et, peut-être aussi, ouvert à de nouvelles hypothèses. Ce que je souhaite, c’est un travail dispersé et changeant (DE III, 136).
De fait, le projet de l’Histoire de la sexualité sera entièrement reformulé par Foucault dès la publication de VS, ce qui le conduira à la publication en 1984 des deux volumes de L’usage des plaisirs et du Souci de soi, dans une série désormais restreinte à quatre volumes. Le dernier volume prévu dans cette série de quatre, Les Aveux de la Chair, ayant été rédigé avant cette reformulation, devait être remanié par Foucault, mais ce dernier n’aura pas le temps de faire le travail et demandera qu’il n’y ait pas de publication posthume.
Comprendre comment la sexualité est devenue un objet de savoir.
L’objet de Foucault dans VS est de comprendre comment la sexualité est devenue un objet de savoir, comment elle a été “mise en discours”. Et il est par ailleurs de comprendre comment la sexualité a été liée à un mécanisme de pouvoir via les discours dont elle a fait l’objet. Cette double articulation – sans doute non prévue au départ – fait de VS un livre à étagements, avec des décrochements quelquefois inattendus. Il est donc utile de définir d’abord chacune de ces deux orientations l’une après l’autre.
L’argumentation de la Partie I, “Nous autres, victoriens”, peut être schématisée comme suit:
Constat: il existe aujourd’hui un discours qui développe “l’hypothèse répressive”
(sexe réprimé à partir du XVIIe s., point culminant dans l’ère victorienne, début de la libération avec Freud).
Il faut mettre en question ce discours en interrogeant la volonté et l’intention qui le soutiennent.
(Pour cela, il faut poser trois questions:
- y a-t-il eu effectivement répression, historiquement?
- Le mécanisme de pouvoir qui s’exerce sur le sexe est-il de type fondamentalement répressif?
- Le discours de libération n’appartiendrait-il pas au même réseau historique que son objet?)
Il faut opposer ensuite à l’hypothèse répressive une série d’analyses historiques,
afin de retracer l’économie générale du discours sur le sexe depuis le XVIIe
Le “discours sur la moderne répression du sexe”, ou encore “l’hypothèse répressive”, que Foucault se donne pour cible, se présente comme une interprétation historique. L’on aurait d’abord connu une liberté des corps et du sexe jusqu’au début du XVIIs., à la suite de quoi la sexualité aurait été progressivement enfermée dans la fonction de reproduction de la famille, avec un silence organisé autour de la sexualité des adultes et de celle des enfants, une répression et une hypocrisie généralisées, des espaces extérieurs aménagés pour la sexualité illégitime (prostitution). Ensuite, à la fin du XIXe, Freud aurait commencé à lever ce silence, en se protégeant sous la garantie d’un discours scientifique et thérapeutique. Enfin, il y aurait eu au Xxe s. les intégrations “lourdes” de la sexualité par la sexologie, et la libération du plaisir opérée par la fameuse “génération de 68″.
Le premier objet de VS est de ruiner cette hypothèse. Pourquoi?
D’abord, sans doute, parce que Foucault s’exaspère de la complaisance avec laquelle l’hypothèse répressive se crédite elle-même d’un pouvoir libérateur. Le discours sur la répression du sexe entre le XVIIe et le Xxe siècle se donne “une allure de transgression délibérée (p. 13-14): “conscience de braver l’ordre établi, ton de voix qui montre qu’on se sait subversif, ardeur à conjurer le présent et à appeler un avenir dont on pense bien contribuer à hâter le jour” (…). Parler contre les pouvoirs, dire la vérité et promettre la jouissance”. Discours du lyrisme et de la prédication, qui se donne lui-même comme “destiné à dire la vérité sur le sexe” (p. 15). Contre ce discours, Foucault tranche sans appel, en concluant à la fin du livre :
“Ne pas croire qu’en disant oui au sexe, on dit non au pouvoir; on suit au contraire le fil du dispositif général de sexualité. C’est de l’instance du sexe qu’il faut s’affranchir (…) Contre le dispositif de sexualité, le point d’appui de la contre-attaque ne doit pas être le sexe-désir, mais les corps et les plaisirs” (VS, 208).
Mais naturellement l’exaspération que ressent Foucault à l’égard de la complaisance d’un dispositif de discours (au sens large) qui étale partout l’image d’une sexualité enfin “libérée” après des siècles de répression, cette exaspération doit se prolonger en une argumentation, si elle veut être convaincante.
Quel est le point de départ de l’argumentation de Foucault? Il est dans l’idée qu’il faut questionner l’intention stratégique du discours sur l’hypothèse répressive:
“Il s ‘agit en somme d’interroger le cas d’une société qui depuis plus d’un siècle se fustige bruyamment de son hypocrisie, parle avec prolixité de son propre silence, s’acharne à détailler ce qu’elle ne dit pas, dénonce les pouvoirs qu’elle exerce et promet de se libérer des lois qui l’ont fait fonctionner. Je voudrais faire le tour non seulement de ces discours, mais de la volonté qui les porte et de l’intention stratégique qui les soutient. La question que je voudrais poser n’est pas: pourquoi sommes-nous réprimés, mais pourquoi disons-nous avec tant de passion, tant de rancœur contre notre passé le plus proche, contre notre présent et contre nous-mêmes, que nous sommes réprimés?” (p. 16).
Comment faire, cependant, pour mettre en question la volonté et l’intention stratégique qui soutiennent le discours sur la répression du sexe? Foucault émet pour cela trois doutes. Premier doute: “la répression du sexe est-elle bien une évidence historique?”. Deuxième doute: “la mécanique du pouvoir, et en particulier celle qui est mise en jeu dans une société comme la nôtre, est-elle bien pour l’essentiel de l’ordre de la répression?”. Enfin, troisième doute: “le discours critique qui s’adresse à la répression (…) ne fait-il pas partie du même réseau historique que ce qu’il dénonce (et sans doute travestit) en l’appelant répression?” (p. 18).
Ces doutes, précise Foucault, n’ont pas pour but de montrer que l’hypothèse répressive est fausse. Ils ont pour but de replacer cette hypothèse “dans une économie générale des discours sur le sexe à l’intérieur des sociétés modernes depuis le XVIIe siècle”. Pourquoi a-t-on parlé de la sexualité, qu’en a-t-on dit? Quels étaient les effets de pouvoir induits par ce qu’on en disait? Quels liens entre ces discours, ces effets de pouvoir et les plaisirs qui se trouvaient investis par eux? Quel savoir se formait à partir de là?” (p.19).
Et donc l’essentiel est moins de savoir ce qu’on a dit à propos du sexe que de “prendre en considération le fait qu’on en parle, ceux qui en parlent, les lieux et points de vue d’où on en parle, les institutions qui incitent à en parler (…), bref, le “fait discursif” global, la “mise en discours” du sexe” (p. 20).
“En somme, je voudrais (…) chercher les instances de production discursives (qui bien sûr ménagent aussi des silences), de production de pouvoir (qui ont parfois pour fonction d’interdire), de production de savoir (lesquelles font souvent circuler des erreurs ou des méconnaissances systématiques); je voudrais faire l’histoire de ces instances et de leurs transformations” (p. 21). — “Or un tout premier survol (…) semble indiquer que depuis la fin du XVIe siècle, la “mise en discours” du sexe, loin de subir un discours de restriction, a au contraire été soumise à un mécanisme d’incitation croissante (…) et que la volonté de savoir (…) s’est acharnée à constituer une science de la sexualité” (p.21).
Foucault déplace ainsi fondamentalement la manière dont la question de l’histoire de la sexualité a été posée au Xxe s. Au lieu d’analyser cette histoire à partir de l’hypothèse répressive, il se propose de changer d’échelle et d’interroger le fait même que, du sexe, nos sociétés occidentales n’ont pas cessé d’en parler.
N. B. La Préface de 1977 dira la même chose:
“Je n’ai pas voulu écrire l’histoire des comportements sexuels dans les sociétés occidentales, mais traiter une question plus sobre et plus limitée: comment ces comportements sont-ils devenus des objets du savoir? Par quelles voies et pour quelles raisons s’est organisé ce domaine de connaissance que l’on circonscrit par ce mot relativement nouveau de “sexualité”? Il s’agit ici du devenir d’un savoir que nous voudrions saisir à sa racine: dans les institutions religieuses, dans les règlements pédagogiques, dans les pratiques médicales, dans les structures familiales au sein desquelles il s’est formé, mais aussi dans les coercitions qu’il a exercées sur les individus, dès qu’on les eût persuadés qu’ils auraient à découvrir en eux-mêmes la force secrète et dangereuse d’une “sexualité” (DE III, 137).
Cf. de même l’entretien avec R.Jaccard dans Le Monde en avril 1976, “Sorcellerie et folie”:
“Nulle civilisation n’a connu de sexualité plus bavarde que la nôtre (…). Depuis l’Inquisition, à travers la pénitence, l’examen de conscience, la direction spirituelle, l’éducation, la médecine, l’hygiène, la psychanalyse et la psychiatrie, la sexualité a toujours été soupçonnée de détenir sur nous une vérité décisive et profonde” (DE III, 90).
On peut commenter ceci avec les pages de VS sur l’aveu. Manière dont, depuis le Moyen Age, l’aveu de la vérité s’est progressivement inscrit au cœur des procédures d’individualisation par le pouvoir: p. 78. On avoue partout et tout le temps: p. 79. Cela envahit la forme de la littérature, et la manière même de philosophie: p. 80. Faire une “histoire politique de la vérité”: p. 81.
“Il faut se faire une représentation bien inversée du pouvoir pour croire que nous parlent de liberté toutes ces voix qui, depuis tant de temps, dans notre civilisation, ressassent la formidable injonction d’avoir à dire ce qu’on est, ce qu’on a fait, ce dont on se souvient et ce qu on a oublié, ce qu’on cache et ce qui se cache, ce à quoi on ne pense pas et ce qu’on pense ne pas penser” (p. 81).
(Diffusion généralisée de ce modèle de l’aveu: interrogatoires, consultations, récits autobiographiques, lettres: p. 85. Codification clinique du “faire-parler” (y compris hypnose, associations libres, etc). Postulat d’une causalité générale et diffuse (principe de pouvoir causal inépuisable et polymorphe du sexe). Principe d’une latence intrinsèque à la sexualité. Méthode de l’interprétation. Médicalisation des procédures de l’aveu: p. 87-90.)
De même enfin, l’article écrit pour Le Monde en novembre 1976, “L’Occident et la vérité du sexe”, qui définit le projet d’une généalogie de la science du sexe. Foucault note que la civilisation occidentale, depuis des siècles en tout cas, n’a guère connu d’art érotique, et qu’elle a noué les rapports du pouvoir, du plaisir et de la vérité sur un tout autre mode: celui d’une “science du sexe”. Type de savoir où ce qui est analysé est moins le plaisir que le désir; où le maître n’a pas pour fonction d’initier, mais d’interroger, d’écouter et de déchiffrer; où ce long processus n’a pas pour fin une majoration du plaisir, mais une modification du sujet (qui se trouve par là pardonné ou réconcilié, guéri ou affranchi). Mon projet, écrit Foucault, serait de faire la généalogie de cette “science du sexe”: “Je voudrais suivre, dans le discours chrétien de la chair, tous les mécanismes qui ont induit sur le sexe un discours de vérité et organisé autour de lui un régime mêlé de savoir et de pouvoir” (DE III, 104-105). (cf. VS, 76 sq.).
Comprendre comment la sexualité a été liée à un pouvoir via les discours dont elle a fait l’objet.
Faire la généalogie de la science du sexe qui est devenue la spécialité de la culture occidentale et y apercevoir “un régime mêlé de savoir et de pouvoir”: ici on en vient au second objet du livre de 1976, qui est de comprendre comment la sexualité a été liée à un mécanisme de pouvoir via les discours dont elle a fait l’objet.
Ce second but de Foucault est nettement défini dans l’entretien avec L. Finas de janvier 1977, “Les rapports de pouvoir passent à l’intérieur des corps”. De fait, dès 1976-77, Foucault précise que la sexualité est pour lui un simple exemple pour repenser la problématique du pouvoir. La conception de L’Ordre du discours était encore inadéquate et l’essentiel du travail, dit Foucault, est dans la réélaboration de la théorie du pouvoir. C’est en ce sens que VS est directement lié à SP: il importe de ne plus penser le pouvoir comme interdiction, dans le cadre d’un modèle juridique et sous la forme absolue de la loi (ne plus penser le pouvoir comme souveraineté). Faire de l’histoire du sexe une analytique du pouvoir comme surveillance. Montrer ainsi comment les rapports de pouvoir passent à travers les corps sans le relais de la représentation. Les relais de pouvoir comme ce qu’il y a de plus caché. Passage de surveillance des corps dans la prison à surveillance de la chair.
Comment Foucault parle-t-il, dans VS, de ce lien entre la mise en discours du sexe dans la scientia sexualis et l’analyse du pouvoir? Les textes principaux, sous ce rapport, se trouvent dans les Parties IV et V du livre.
1. La Partie IV
La Partie IV: “Le Dispositif de sexualité”, est divisée en Enjeu, Méthode, Domaine, Périodisation. Cela correspond resp. à: une critique de la conception classique du pouvoir, calquée sur le modèle du droit — une redéfinition du pouvoir comme situation stratégique — une détermination de la sexualité comme point de passage particulièrement dense pour les relations de pouvoir — une analyse de la mise en place du dispositif de sexualité caractéristique des XIXe et Xxe s. comme moyen pour la bourgeoisie d’affirmer sa domination politique.
Détail:
Dans Enjeu, Foucault procède d’abord à une critique de la représentation “juridico-discursive” du pouvoir (comme relation négative + instance de la règle + cycle de l’interdit + logique de la censure + unité du dispositif: p. 109. — Idée que l’on pense toujours à partir de la monarchie juridique: p. 117. “Il faut bâtir une analytique du pouvoir qui ne prendra plus le droit pour modèle et pour code” : p. 119. “Penser à la fois le sexe sans la loi, et le pouvoir sans la loi”: p. 120).
Dans Méthode, Foucault propose alors de définir la notion de pouvoir différemment:
“Par pouvoir, je ne veux pas dire “le Pouvoir”, comme ensemble d’institutions et d’appareils qui garantissent la sujétion des citoyens dans un Etat donné. Par pouvoir je n’entends pas non plus un mode d’assujettissement, qui par opposition à la violence, aurait la forme de la règle. Enfin, je n’entends pas un système général de domination exercée par un élément ou un groupe sur un autre, et dont les effets, par dérivations successives, traverseraient le corps social tout entier. L’analyse, en terme de pouvoir, ne doit pas postuler comme données initiales la souveraineté de l’Etat, la forme de la loi ou l’unité globale d’une domination; celles-ci n’en sont plutôt que les formes terminales. Par pouvoir, il me semble qu’il faut comprendre d’abord la multiplicité des rapports de force qui sont immanents au domaine où ils s’exercent, et sont constitutifs de leur organisation; le jeu qui….(…); les appuis que… (…); les stratégies enfin…” (p. 122).
Donc: ne pas chercher un point central, un foyer unique de souveraineté. Le pouvoir est partout parce qu’il vient de partout. “Le” pouvoir au sens restreint n’est que l’effet d’ensemble: p. 123. “Il faut sans doute être nominaliste: le pouvoir, ce n’est pas une institution, et ce n’est pas une structure, ce n’est pas une certaine puissance dont certains seraient dotés: c’est le nom qu’on prête à une situation stratégique complexe dans une société donnée”: p. 123.
(D’où un certain nombre de propositions (pouvoir non comme chose, mais comme relations + relations non extérieures mais immanentes + pouvoir “vient d’en bas” + relations sont à la fois intentionnelles et non subjectives + le pouvoir produit la résistance: p. 121-128. — Définition de quatre règles, prescriptions de méthode : p. 128-135. (1) Immanence: partir des “foyers locaux” de pouvoir-savoir, e. g. des rapports entre pénitent et confesseur, ou fidèle et directeur, ou du corps de l’enfant surveillé, etc. (2) Variations continues: ne pas chercher qui “a” le pouvoir, mais plutôt le schéma des modifications des rapports de force (e.g. dans le cas de la sexualité de l’enfant). (3). Double conditionnement dans les stratégies d’ensemble (e.g. la détermination du “père” dans la famille). (4) Polyvalence tactique des discours: concevoir le discours comme une série de segments discontinus, dont la fonction tactique n’est ni uniforme ni stable. Donc: le modèle stratégique, pas le modèle du droit: p. 135).
Dans Domaine, Foucault propose alors de dire que la sexualité doit être considérée comme un “point de passage particulièrement dense pour les relations de pouvoir” (p. 136). A partir du XVIIIe siècle, il semble que l’on ait sous ce rapport quatre grands ensembles stratégiques: l’hystérisation du corps de la femme; la pédagogisation du sexe de l’enfant; la socialisation des conduites procréatrices; la psychiatrisation du rapport pervers. Ainsi se serait opérée une substitution progressive au “dispositif d’alliance” d’un “dispositif de sexualité”: p. 140-142.
Dans Périodisation, enfin, on trouve l’essentiel de l’analyse de la mise en place du dispositif de sexualité caractéristique des XIXe et Xxe s. comme moyen pour la bourgeoisie d’affirmer sa domination politique.
La fixation de la chronologie est évidemment d’une grande importance. C’est pourquoi Foucault développe l’idée qu’il faut substituer à la chronologie de l’hypothèse répressive (qui suppose deux moments majeurs de changement: l’un au cours du XVIIe, l’autre au Xxe) une autre chronologie, celle de la généalogie des techniques du sexe, de leur diffusion et de leurs effets. Selon cette seconde généalogie, on a un premier moment essentiel, qui est celui des pratiques pénitentielles du christianisme médiéval (aveu obligatoire, exhaustif et périodique imposé par le Concile de Latran), doublé de l’ascétisme et de l’exercice spirituel qui se développent à partir surtout du XIVe s et qui conduisent aux pratiques de direction de conscience du XVIe. Ce premier moment va jusqu’à la fin du XVIIIe. Le second moment intervient au début du XIXe s. et dure jusqu’à maintenant. Il est marqué par une “technologie du sexe toute nouvelle” (p. 154) qui, à travers la pédagogie, la médecine et l’économie, fait du sexe non seulement une affaire laïque, mais une affaire d’Etat. “La “chair” est rabattue sur l’organisme” (p. 155). Détermination médicalisée d’un “instinct sexuel”. Position singulière de la psychanalyse, contre les racismes : p. 157 (cf. aussi p. 170-172).
Si maintenant on considère, à la lumière de cette périodisation, la diffusion de ces technologies, on s’aperçoit qu’elle s’est faite essentiellement dans les classes économiquement privilégiées et politiquement dirigeantes: “c’est dans la famille “bourgeoise” ou “aristocratique” que fut problématisée d’abord la sexualité des enfants ou des adolescents; en elle que fut médicalisée la sexualité féminine”…” (p. 159). Un des premiers personnages à avoir été investi par le dispositif de sexualité a été la femme “oisive”, devenue la femme “nerveuse”, atteinte de “vapeurs”. En face de cela, les couches populaires ont longtemps échappé au dispositif de “sexualité” (p. 160-161). L’hypothèse d’un cycle répressif, avec un commencement et une fin (dans la “libération” du Xxe s.) est donc, dit Foucault, très douteuse, de même que l’hypothèse d’une attitude à l’égard de la sexualité qui aurait été homogène dans toutes les couches de la population. “Plutôt que d’une répression sur le sexe des classes à exploiter, il fut d’abord question du corps, de la vigueur, de la longévité, de la progéniture, et de la descendance des classes qui “dominaient”. C’est là que fut établi, en première instance, le dispositif de sexualité, comme distribution nouvelle des plaisirs, des discours, des vérités et des pouvoirs. Il faut y soupçonner l’auto-affirmation d’une classe, plutôt que l’asservissement d’une autre” (p. 163).
Dès lors Foucault peut proposer la thèse la plus spectaculaire de son analyse: en mettant en place le dispositif de sexualité, la bourgeoisie se donnait un corps, et protégeait la transmission de son pouvoir. “N’imaginons pas la bourgeoisie se châtrant symboliquement pour mieux refuser aux autres le droit d’avoir un sexe et d’en user à leur gré. Il faut plutôt la voir s’employer, à partir du milieu du XVIII es., à se donner une sexualité et à constituer à partir d’elle un corps spécifique, un corps “de classe” avec une santé, une hygiène, une descendance, une race” (p. 164). Il y avait là une transposition, sous d’autres formes, “des procédés utilisés par la noblesse pour marquer et entretenir sa distinction de caste; car l’aristocratie nobiliaire avait, elle aussi, affirmé la spécificité de son corps; mais c’était sous la forme du sang, c’est-à-dire de l’ancienneté des ascendances et de la valeur des alliances; la bourgeoisie, pour se donner un corps, a regardé à l’inverse du côté de sa descendance et de la santé de son organisme. Le “sang” de la bourgeoisie, ce fut son sexe” (p. 164).C’est de cette manière, donc, que le “discours” sur la sexualité a été fondamentalement liée à une transformation du pouvoir politique, au cours des deux derniers siècles: “Il faut sans doute admettre qu’une des formes primordiales de la conscience de classe, c’est l’affirmation du corps; du moins, ce fut le cas de la bourgeoisie au cours du XVIIIe siècle: elle a converti le sang bleu des nobles en un organisme bien portant et en une sexualité saine” (p. 166).
D’où une détermination générale de la “sexualité”: “S’il est vrai que la “sexualité”, c’est l’ensemble des effets produits dans les corps, les comportements, les rapports sociaux par un certain dispositif relevant d’une technologie politique complexe, il faut reconnaître que ce dispositif ne joue pas de façon symétrique ici et là” (p. 168). On a eu, au cours du XIXe siècle, une généralisation du dispositif de sexualité, à partir d’un foyer hégémonique: “le corps social tout entier a été doté d’un “corps” sexuel” (p. 169).
2. La Partie V
Dans la Partie V du livre, enfin, Foucault met ensemble les analyses de Surveiller et punir et celles de VS afin d’aboutir à une première théorisation de la notion de biopolitique et de biopouvoir.
Le pouvoir du souverain, dans l’Ancien Régime, s’exerçait essentiellement comme instance de prélèvement, mécanisme de soustraction, droit de s’approprier une part des richesses, extorsion de produits, de biens, de services, de travail et de sang imposée aux sujets. Droit de prise: sur les choses, le temps, les corps, et finalement la vie, droit qui culminait dans la peine capitale. Or, depuis l’âge classique, l’Occident a connu “une très profonde transformation de ces mécanismes du pouvoir”. Au lieu d’un pouvoir qui “prélève”, on a un pouvoir destiné à produire des forces, à les faire croître et à les ordonner. Un pouvoir qui se définit comme défense et gestion de la vie.
Ce pouvoir sur la vie s’est développé depuis le XVIIe s. sous deux formes principales: (a) celle d’un dressage du corps, d’une majoration des aptitudes et de la docilité (“les disciplines”): le corps comme machine; et (b), celle d’une concentration sur les processus biologiques, les naissances, la mortalité, la durée de vie (biopolitique de la population): celle du corps comme espèce. “La vieille puissance de la mort où se symbolisait le pouvoir souverain est maintenant recouverte soigneusement par l’administration des corps et la gestion calculatrice de la vie” (p. 184). S’ouvre ainsi l’ère d’un “biopouvoir”, dont la venue s’accompagne d’un certain nombre de phénomènes tels que la disqualification des rituels de la mort, ou l’augmentation des suicides (“obstination à mourir”, comme pour échapper à un pouvoir associé à la gestion de la vie) (Sur la disparition progressive de la peine de mort, non pour des raisons humanitaires, mais parce qu’un pouvoir qui se donne pour fonction de gérer la vie ne peut pas appliquer aussi facilement la peine de mort: cf. p. 181).
“…il faudrait parler de “biopolitique” pour désigner ce qui fait entrer la vie et ses mécanismes dans le domaine des calculs explicites et fait du pouvoir-savoir un agent de transformation de la vie humaine (…) Ce qu’on pourrait appeler le “seuil de modernité biologique” d’une société se situe au moment où l’espèce entre comme enjeu dans ses propres stratégies politiques. L’homme, pendant des millénaires, est resté ce qu’il était pour Aristote: un animal vivant et de plus capable d’une existence politique; l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question” (p. 188).
Il se produit en même temps un bouleversement dans l’ordre de l’épistémè classique par l’introduction de la double problématique de la vie et de l’homme. Et l’on assiste à une prolifération des technologies politiques, qui investissent le corps, la santé, les façons de se nourrir et de se loger, les conditions de vie, l’espace tout entier de l’existence. Parallèlement se marque enfin l’importance croissante prise par le jeu de la norme aux dépens du système juridique de la loi (p. 189, phase de régression du juridique).
A cette redéfinition du pouvoir comme ensemble de mécanismes, disciplines, etc. destinés à “gérer la vie”, correspond selon Foucault un paradoxe: se pensant comme défense de la vie, le pouvoir dans les sociétés contemporaines s’arroge un “droit de tuer au nom du salut des populations” qui le livre à la fascination du génocide:
“Jamais les guerres n’ont été plus sanglantes pourtant que depuis le XIXe siècle et, même toutes proportions gardées, jamais les régimes n’avaient jusque-là pratiqué sur leurs propres populations de pareils holocaustes. Mais ce formidable pouvoir de mort – et c’est peut-être ce qui lui donne une part de sa force et du cynisme avec lequel il a repoussé si loin ses propres limites – se donne maintenant comme le complémentaire d’un pouvoir qui s’exerce positivement sur la vie, qui entreprend de la gérer, de la majorer, de la multiplier, d’exercer sur elle des contrôles précis et des régulations d’ensemble. Les guerres ne se font plus au nom du souverain qu’il faut défendre, elles se font au nom de l’existence de tous; on dresse des populations entières à s’entre-tuer réciproquement au nom de la nécessité pour elles de vivre. (…)…par un retournement qui permet de boucler le cercle, plus la technologie des guerres les a fait virer à la destruction exhaustive, plus en effet la décision qui les ouvre et celle qui vient les clore s’ordonnent à la question nue de la survie. La situation atomique est aujourd’hui au point d’aboutissement de ce processus: le pouvoir d’exposer une population à une mort générale est l’envers du pouvoir de garantir à une autre son maintien dans l’existence. Le principe: pouvoir tuer pour pouvoir vivre, qui soutenait la tactique des combats, est devenu principe de stratégie entre Etats; mais l’existence en question n’est plus celle, juridique, de la souveraineté, c’est celle, biologique, d’une population. Si le génocide est bien le rêve des pouvoirs modernes, ce n’est pas par un retour aujourd’hui du vieux droit de tuer; c’est parce que le pouvoir se situe et s’exerce au niveau de la vie, de l’espèce, de la race et des phénomènes massifs de population.” (p. 180).
N. B. Comment résister à cette forme de pouvoir qui se donne comme gestionnaire, et n’a pourtant “jamais été aussi sanglant”? Les forces qui résistent, indique Foucault très brièvement, doivent prendre appui sur cela même que ce pouvoir investit, à savoir sur la vie, “entendue comme besoins fondamentaux, essence concrète de l’homme, accomplissement de ses virtualités, plénitude du possible” (p. 191). La vie comme objet politique peut ainsi être en quelque sorte prise au mot et retournée contre le système qui entreprenait de la contrôler.
L’importance prise par le sexe comme enjeu politique s’explique, dans VS, par l’importance prise depuis le XIXe siècle par les techniques de gestion de la vie. Car d’un côté le contrôle de la sexualité relève de la discipline des corps, et de l’autre, il relève de la régulation des populations. Il donne donc lieu à des surveillances infinitésimales, à des contrôles de tous les instances, à des aménagements spatiaux d’une extrême méticulosité – et aussi à des mesures massives, à des estimations statistiques. Au XIXe siècle, la sexualité est poursuivie jusque dans le plus petit détail des existences; elle est traquée dans les conduites, pourchassée dans les rêves; on la suspecte sous les moindres folies, on la poursuit jusque dans les premières années de l’enfance (p. 192). On trouve sous ce rapport quatre grandes “lignes d’attaque”: la sexualité de l’enfant (thématique de la descendance, de la santé collective, de la “race”); l’hystérisation des femmes; le contrôle des naissances; et la psychiatrisation des perversions. “Le sexe devient une cible centrale pour un pouvoir qui s’organise autour de la gestion de la vie plutôt que de la menace de la mort” (p. 193). Loin d’avoir été réprimée dans la société contemporaine, la sexualité y est au contraire en permanence suscitée.
Le sexe est ainsi une idée complexe, historiquement formée à l’intérieur du dispositif de sexualité (p. 201). La notion de “sexe” a permis de regrouper selon une unité artificielle des éléments anatomiques, des fonctions biologiques, des conduites, des sensations, des plaisirs, et elle a permis de faire fonctionner cette unité fictive comme principe causal, sens omniprésent, secret à découvrir partout: le sexe a donc pu fonctionner comme signifiant unique et comme signifié universel. (p. 204).
“Le sexe n’est sans doute qu’un point idéal rendu nécessaire par le dispositif de sexualité et par son fonctionnement. (…) Il est l’élément le plus spéculatif, le plus idéal, le plus intérieur aussi dans un dispositif de sexualité que le pouvoir organise dans ses prises sur les corps, leur matérialité, leurs forces, leurs énergies, leurs sensations, leurs plaisirs” (p. 205). — “De là le fait qu’il soit devenu, à l’échelle des siècles, plus important que notre âme, plus important presque que notre vie; et de là que toutes les énigmes du monde nous paraissent si légères comparées à ce secret, en chacun de nous minuscule, mais dont la densité le rend plus grave que tout autre. Le pacte faustien dont le dispositif de sexualité a inscrit en nous la tentation est désormais celui-ci: échanger la vie toute entière contre le sexe lui-même, contre la vérité et la souveraineté du sexe”. (p. 206). — “En créant ce dispositif imaginaire qu’est “le sexe”, le dispositif de sexualité a suscité un de ses principes internes de fonctionnement les plus essentiels: le désir du sexe – désir de l’avoir, désir d’y accéder, de le découvrir, de le libérer, de l’articuler en discours, de le formuler en vérité. Il a constitué “le sexe” lui-même comme désirable” (p. 207). — “la sexualité est une figure historique très réelle, et c’est elle qui a suscité comme élément spéculatif, nécessaire à son fonctionnement, la notion de sexe. Ne pas croire qu’en disant oui au sexe, on dit non au pouvoir; on suit au contraire le fil du dispositif général de sexualité. C’est de l’instance du sexe qu’il faut s’affranchir (…) Contre le dispositif de sexualité, le point d’appui de la contre-attaque ne doit pas être le sexe-désir, mais les corps et les plaisirs” (p. 208).
(Fin sur: plus tard, on sourira et on s’étonnera que nous ayons accordé tant d’importance à cette économie du sexe: “nous devons songer qu’un jour, peut-être, dans une autre économie des corps et des plaisirs, on ne comprendra plus bien comment les ruses de la sexualité, et du pouvoir qui en soutient le dispositif, sont parvenues à nous soumettre à cette austère monarchie du sexe” (p. 211)).
Au vu de ces remarques, on peut maintenant comprendre le plan général du livre: les Parties I à III sont consacrées pour l’essentiel à la mise en discours de la sexualité, les Parties IV et V le sont aux liens qui existent entre cette mise en discours et la mise en place de mécanismes de pouvoir propres à la bourgeoisie.
I. Nous autres, victoriens
II. L’hypothèse répressive
III. Scientia sexualis
IV. Le dispositif de sexualité
Droit de mort et pouvoir sur la vie
VIII. Ethique et techniques de soi: L’usage des plaisirs; Le Souci de Soi (1984).
Après la publication de VS, Foucault reformule l’ensemble de son projet. Cf. sur ce point “Le retour de la morale”, 1984, in DE IV, 705:
“…lorsque j’ai écrit le premier volume de l’Histoire de la sexualité, il y a maintenant sept ou huit ans de cela, j’avais absolument l’intention d’écrire des études d’histoire sur la sexualité à partir du XVIe siècle et d’analyser le devenir de ce savoir jusqu’au XIXe siècle. Et c’est en faisant ce travail que je me suis aperçu que çà ne marchait pas; il restait un problème important: pourquoi avions-nous fait de la sexualité une expérience morale? Alors je me suis enfermé, j’ai abandonné les travaux que j’avais faits sur le XVIIe siècle et je me suis mis à remonter: au Ve siècle d’abord, pour voir les débuts de l’expérience chrétienne; puis dans la période immédiatement précédente, à la fin de l’Antiquité. Enfin j’ai terminé, il y a trois ans, par l’étude de la sexualité aux Ve et Ive siècles avant Jésus Christ.”
La reformulation du projet d’une Histoire de la sexualité porte donc à la fois sur la question posée et sur la période étudiée. Au lieu d’en rester à la mise en discours de la sexualité, Foucault recentre son travail sur la question de l’éthique et de la vérité. Et au lieu de la période moderne – XVIIe-Xxe -, il choisit l’Antiquité gréco-latine. Les deux volumes qui paraissent en 1984 sont ainsi consacrés à une “généalogie de l’homme de désir depuis l’Antiquité classique jusqu’aux premiers siècles du christianisme”. UP est consacré à la manière dont l’activité sexuelle a été problématisée par les philosophes et les médecins dans la culture grecque classique au IVe s. av. JC. Et SdS est consacré à cette problématisation dans les textes grecs et latins des deux premiers siècles de notre ère.
L’introduction de UP
Pour avoir une vue plus précise du sens de la réorientation de Foucault, il faut absolumenet se référer à l’Introduction de UP, que le texte du Prière d’insérer de 1984 ne fait que résumer. Cette Introduction, très longue, contient trois chapitres: 1. Modifications. 2. Les formes de problématisation. 3. Morale et pratiques de soi. Dans ces trois chapitres, Foucault entreprend resp. d’expliquer la modification de perspective à partir de la notion de problématisation morale d’une pratique, de donner des exemples de la thématique fondamentale que les morales chrétiennes héritent des morales antiques, et d’éliminer l’ambiguïté du terme usuel de “morale” en y distinguant trois niveaux et en introduisant la notion de “forme” ou de “mode” de subjectivation.
1. Modifications
Foucault rappelle au début du livre de 1984 que son projet initial était
“de voir comment, dans les sociétés occidentales modernes, une “expérience” s’était constituée, telle que les individus ont eu à se reconnaître comme sujets d’une “sexualité”, qui ouvre sur des domaines de connaissance très divers et qui s’articule sur un système de règles et de contraintes. Le projet était donc d’une histoire de la sexualité comme expérience – si on entend par expérience la corrélation, dans une culture, entre domaines de savoir, types de normativité et formes de subjectivité” (p. 10).
Mais pour comprendre comment l’individu moderne pouvait faire l’expérience de lui-même comme sujet d’une “sexualité”, il était indispensable de dégager auparavant la façon dont, pendant des siècles, l’homme occidental avait été amené à se reconnaître comme “sujet de désir” (p. 12). Il fallait donc
“étudier les jeux de vérité dans le rapport de soi à soi et la constitution de soi-même comme sujet, en prenant pour domaine de référence et champ d’investigation ce qu’on pourrait appeler “l’histoire de l’homme de désir” (p. 12).
Cela supposait de tout recentrer sur la formation d’une herméneutique de soi dans l’Antiquité:
“…il était clair qu’entreprendre cette généalogie m’entraînait très loin de mon projet primitif. Je devais choisir: ou bien maintenir le plan établi, en l’accompagnant d’un rapide examen historique de ce thème du désir. Ou bien réorganiser toute l’étude autour de la lente formation, pendant l’Antiquité, d’une herméneutique de soi. C’est pour ce dernier parti que j’ai opté, en réfléchissant qu’après tout ce à quoi je suis tenu – ce à quoi j’ai voulu me tenir depuis bien des années – c’est une entreprise pour dégager quelques-uns des éléments qui pourraient servir à une histoire de la vérité. Une histoire qui ne serait pas celle de ce qu’il peut y avoir de vrai dans les connaissances; mais une analyse des “jeux de vérité”, des jeux du vrai et du faux à travers lesquels l’être se constitue historiquement comme expérience, c’est-à-dire comme pouvant et devant être pensé” (p. 13).
Rechercher comment l’être se constitue historiquement comme expérience, c’est en effet, pour Foucault, non pas faire une analyse descriptive ou strictement historique des comportements, mais rechercher des formes de “problématisation”:
“En remontant ainsi de l’époque moderne, à travers le christianisme, jusqu’à l’Antiquité, il m’a semblé qu’on ne pouvait éviter de poser une question à la fois très simple et très générale: pourquoi le comportement sexuel, pourquoi les activités et les plaisirs qui en relèvent, font-ils l’objet d’une préoccupation morale? (…) Il m’a donc semblé que la question qui devait servir de fil directeur était celle-ci: comment, pourquoi et sous quelle forme l’activité sexuelle a-t-elle été constituée comme domaine moral ? Pourquoi ce souci éthique si insistant, quoique variable dans ses formes et dans son intensité? Pourquoi cette “problématisation”? Et, après tout, c’est bien la tâche d’une histoire de la pensée, par opposition à l’histoire des comportements ou des représentations: définir les conditions dans lesquelles l’être humain “problématise” ce qu’il est, ce qu’il fait et le monde dans lequel il vit” (p. 16).
C’est cette notion de problématisation qui apparaît dès lors à Foucault comme permettant de réintroduire le souci oublié des “arts de l’existence”:
“… en posant cette question très générale, et en la posant à la culture grecque et gréco-latine, il m’est apparu que cette problématisation était liée à un ensemble de pratiques qui ont eu certainement une importance considérable dans nos sociétés: c’est ce qu’on pourrait appeler les “arts de l’existence”. Par là il faut entendre des pratiques réfléchies et volontaires par lesquelles les hommes, non seulement se fixent des règles de conduite, mais cherchent à se transformer eux-mêmes, à se modifier dans leur être singulier, et à faire de leur vie une œuvre qui porte certaines valeurs esthétiques et réponde à certains critères de style. Ces “arts d’existence”, ces “techniques de soi” ont sans doute perdu une certaine part de leur importance et de leur autonomie lorsqu’ils ont été intégrés, avec le christianisme, dans l’exercice d’un pouvoir pastoral, puis plus tard dans des pratiques de type éducatif, médical ou psychologique. Il n’en demeure pas moins qu’il y aurait sans doute à faire ou à reprendre la longue histoire de ces esthétiques de l’existence et de ces technologies de soi ” (+ cite Burckhardt) (p. 17).
Enfin, c’est cette notion de problématisation qui apparaît dès lors à Foucault comme susceptible d’unifier tout son travail antérieur:
“On croyait s’éloigner et on se trouve à la verticale de soi-même (…). Il me semble mieux apercevoir maintenant de quelle façon, un peu à l’aveugle, et par fragments successifs et différents, je m’y étais pris dans cette entreprise d’une histoire de la vérité: analyser non les comportements ni les idées, non les sociétés ni leurs “idéologies”, mais les problématisations à travers lesquelles l’être se donne comme pouvant et devant être pensé et les pratiques à partir desquelles elles se forment. La dimension archéologique de l’analyse permet d’analyser les formes modernes de la problématisation; sa dimension généalogique, leur formation à partir des pratiques et de leurs modifications. Problématisation de la folie et de la maladie à partir de pratiques sociales et médicales, définissant un certain profil de “normalisation”; problématisation de la vie, du langage et du travail dans des pratiques discursives obéissant à certaines règles “épistémiques”; problématisation du crime et du comportement criminel à partir de certaines pratiques punitives obéissant à un modèle “disciplinaire”. Et maintenant je voudrais montrer comment, dans l’Antiquité, l’activité et les plaisirs sexuels ont été problématisés à partir des pratiques de soi, faisant jouer les critères d’une “esthétique de l’existence”" (p. 18).
Le chemin que suit Foucault dans ces quinze dernières années de son travail est donc un chemin qui, partant de la critique du “sexe-désir” et de la sexualité “réprimée-libérée” (l’”hypothèse répressive” que VS entreprend de ruiner) rejoint la question qu’il donne toujours comme sa question directrice et la plus fondamentale: celle d’une histoire de la vérité. En recentrant tout son travail sur l’herméneutique de soi qui se manifeste dans le lien établi dans l’Antiquité entre sexualité et souci éthique, Foucault a le sentiment, croyant s’éloigner, de “se retrouver à la verticale de lui-même”.
2. Donner des exemples
Quels exemples donner, de telles problématisations? En cherchant ces exemples, Foucault pose de facto la question de l’existence, ou non, d’emprunts directs et de continuités étroites entre les premières doctrines chrétiennes et la philosophie morale de l’Antiquité. Y a-t-il eu une permanence de thèmes, d’inquiétudes, d’exigences?
En apparence oui. Soit quatre exemples: Une peur: la “perte de semence” chez les jeunes gens: p. 21-23. — Un schéma de comportement: le “modèle de l’éléphant” chez Saint François de Sales : p. 23 (fidélité sexuelle du mari).– Une image: le portrait type de l’homosexuel: p. 25-6. — Un modèle d’abstention: ne pas toucher Alcibiade: p. 27.
En dépit de cette continuité, dit Foucault, les thèmes et les principes n’ont cependant pas pris la même valeur dans la morale sexuelle du christianisme que dans celle du paganisme (p. 27). Ce qui est resté relativement constant, c’est seulement la quadri-thématique qui s’est formée à l’Antiquité: vie du corps / institution du mariage / relations entre hommes / existence de sagesse (par ailleurs la réflexion morale est dissymétrique: les femmes en sont exclues. C’est une élaboration de la conduite masculine, du point du vue des hommes (p. 29).
Il faut alors recentrer le problème:
“Plutôt que de chercher les interdits de base qui se cachent ou se manifestent dans les exigences de l’austérité sexuelle, il fallait chercher à partir de quelles régions de l’expérience et sous quelles formes le comportement sexuel a été problématisé, devenant objet de souci, élément pour la réflexion, matière à stylisation.” (p. 30).
3. Réduire l’ambiguïté du terme usuel de “morale”: codes, comportements, modes de subjectivation
La troisième section de l’Introduction de UP introduit, pour cela, très modestement “quelques considérations de méthode”, qui sont en réalité essentielles pour toute l’entreprise de Foucault puisque c’est à partir de l’isolement des “formes de subjectivation” qu’il parvient à repenser l’individu autrement que comme le “sujet” de la philosophie moderne.
“Il convient de s’interroger sur l’objet qu’on se propose lorsqu’on entreprend d’étudier les normes et transformations d’une “morale”" (p. 32). Pourquoi? A cause de l’ambiguïté manifeste du mot de “morale”, qui:
- désigne d’une part un ensemble prescriptif de règles et de valeurs, qui peut être ou ne pas être explicite: disons, le “code moral”.
- désigne d’autre part le comportement réel des individus dans son rapport à ce code: disons, la “moralité des comportements”.
- désigne enfin “la manière dont on doit se conduire”, ie la manière dont on doit se constituer soi-même comme sujet moral agissant en référence aux éléments prescriptifs qui constituent le code. Pour un code donné et un type déterminé d’actions (e. g. la fidélité), il y a différentes manières de se conduire moralement. Ces manières concernent par exemple: (a) la “détermination de la substance éthique”, ie “la façon dont l’individu doit constituer telle ou telle part de lui-même comme matière principale de sa conduite morale (e. g. être fidèle à sa femme dans ses actes, ou dans ses actes et ses désirs); (b) le mode d’assujettissement, ie la façon dont l’individu établit son rapport à cette règle et se reconnaît comme lié à l’obligation de la mettre en œuvre (être fidèle parce que le groupe social le demande, ou parce qu’on a hérité de telle tradition spirituelle, ou en réponse à un appel esthétique quant à la forme de sa vie personnelle); (c) dans les formes de l’élaboration éthique qu’on effectue sur soi-même (travail d’apprentissage et de mémorisation d’un certain nombre de préceptes d’austérité sexuelle, ou renonciation soudaine aux plaisirs, ou combat permanent, ou déchiffrement de soi-même…); (d) la téléologie du sujet moral(place de l’action dans l’ensemble d’une conduite, manière dont une action tend non seulement à son propre accomplissement, mais aussi à la constitution d’une conduite générale (fidélité pour: avoir la maîtrise de soi, ou en vue d’un détachement du monde, ou pour tendre à une tranquillité parfaite de l’âme).
On a donc, sous le terme de morale: le code des prescriptions, la moralité des comportements par rapport à ce code (écarts, déviances), et la constitution d’une manière de se conduire qui, elle, concerne le rapport à soi, la constitution de soi comme sujet moral. C’est pour opérer une telle constitution de soi que l’individu “agit sur lui-même, entreprend de se connaître, se contrôle, s’éprouve, se perfectionne, se transforme” (p. 35): “modes de subjectivation”, “ascétique”, “pratique de soi”.
Corrélativement, si l’on veut faire une “histoire de la morale”, il faut distinguer:
- l’histoire des codes, qui analyse les différents systèmes de règles et de valeurs qui sont en jeu dans une société ou un groupe donné, les instances ou appareils de contrainte qui les font valoir, et les formes que prennent leur multiplicité, leurs divergences ou leurs contradictions.
- L’histoire des “moralités”, qui étudie dans quelle mesure les actions de tels individus ou de tels groupes sont conformes ou non aux règles et aux valeurs qui sont proposés par différentes instances.
- L’histoire de la manière dont les individus sont amenés à se constituer comme sujets de conduite morale: ie l’histoire des modèles proposés pour l’instauration et le développement des rapports à soi, pour la réflexion sur soi, la connaissance, l’examen, le déchiffrement de soi par soi, les transformations qu’on cherche à opérer sur soi-même. (p. 36).
Selon les morales, l’accent est mis avant tout sur la codification et la “juridification” des préceptes, ou bien sur les formes de subjectivation et de pratiques de soi. Dans le second cas, le système des codes et des règles peut être assez rudimentaire. Dans le christianisme, il semble qu’on trouve les deux. Dans l’Antiquité grecque, on trouve essentiellement des morales orientées vers la pratique de soi.
Dès lors, si l’on admet cette différence d’accent, on peut reformuler la question de la continuité entre morales chrétiennes et morales antiques:
“…au lieu de se demander quels sont les éléments de code que le christianisme a pu emprunter à la pensée ancienne et quels sont ceux qu’il a ajoutés de son propre chef, pour définir ce qui est permis et défendu dans l’ordre d’une sexualité supposée constance, il conviendrait de se demander comment, sous la continuité, le transfert ou la modification des codes, les formes du rapport à soi (et les pratiques de soi qui leur sont liées) ont été définies, modifiées, réélaborées et diversifiées” (p. 39).
N. B. sur le Prière d’insérer:
La reformulation du projet de 1976 est clairement exposée par Foucault dans le Prière d’insérer joint aux volumes de 1984. Foucault y rappelle d’abord que le projet de VS était de comprendre comment s’était constitué, dans les sociétés occidentales modernes, quelque chose comme une “expérience” de la “sexualité”. Mais par là même il fallait entreprendre “la généalogie du sujet désirant” et donc remonter “non seulement aux débuts de la tradition chrétienne, mais à la philosophie ancienne”, pour poser la question du lien entre les plaisirs sexuels et le souci éthique. Dans ce lien, Foucault voit une “problématisation de l’existence”, et découvre que les arts de l’existence et les techniques de soi développées dans l’Antiquité exigent à eux seuls une étude complète.
L’Usage des plaisirs: détail.
UP est, de même que SP, une étude de cas. Comment en définir la signification philosophique principale?
Cette signification tient dans l’idée que le “sujet” – l’individu, pour ne pas introduire indûment une référence à la philosophie moderne – se constitue comme “sujet moral”, ie auteur de ses actions, de ses pensées, de ses désirs, à travers la problématisation d’un certain nombre de pratiques. Problématiser des pratiques, ce n’est pas la même chose que constituer un code moral strict, ou que se conformer à un tel code une fois constitué. En d’autres termes, ce que Foucault veut montrer c’est qu’il est possible de penser l’auto-constitution du sujet comme sujet moral dans un contexte où le code lui-même est relativement rudimentaire, tandis que les “formes de subjectivation” sont développées et questionnées.
Or un tel contexte est fourni par l’étude de l’Antiquité. Les morales antiques, dit Foucault, sont des morales qui, tout en établissant une thématique fondamentale qui sera reprise ensuite par la morale chrétienne, s’intéressent avant tout à la forme de subjectivation (comment est-ce que je me détermine comme sujet libre à travers le choix de ma manière de me conduire). En outre elles s’y intéressent sur un mode qui, étant antérieur au christianisme, en est entièrement indépendant: l’homme y apparaît non pas tant comme homme de désir que comme citoyen dans la cité. Pour la “généalogie de l’homme de désir” que Foucault veut écrire, le tournant se situe au moment où le christianisme va oublier cette préoccupation politique au profit d’une autre qui concernera strictement l’individu et son salut. Comme le suggère le dernier chapitre du livre, ce tournant se situe avec l’érotique socratico-platonicienne, c’est-à-dire avec la détermination du “véritable amour” comme renoncement au plaisir du corps au bénéfice de la contemplation de la vérité, et avec l’élévation de Socrate, homme laid mais maître de vérité, en objet du désir de tous les plus beaux jeunes hommes de la ville.
Dès lors, on comprend mieux pourquoi Foucault peut dire que l’histoire de la sexualité n’est pour lui qu’un exemple pour dégager des éléments de l’histoire de la vérité. Il suffit, par exemple, de remarquer que le même travail d’analyse des formes de subjectivation pourrait être fait (devrait…) à propos d’autres comportements fondamentaux: la résistance à la douleur, l’appréhension de la souffrance dite morale et le paradoxe du fait que ses manifestations passent inaperçues, l’expression de la violence privée (si l’on admet que les bases de l’étude de l’expression de la violence “publique” se trouvent dans le double modèle dégagé par Foucault: celui de la lèpre pour l’exclusion et l’enfermement, celui de la peste pour le contrôle disciplinaire et le quadrillage).
Contenu et plan du livre
Une fois ces précisions données, il est possible de mieux apprécier la cohérence de contenu et de construction d’un livre qui, en première lecture, semble être surtout une juxtaposition de commentaires de différents textes.
Le livre porte sur la manière dont le comportement sexuel a été réfléchi par la pensée grecque classique comme domaine d’appréciation et de choix moraux. Le corpus de référence choisi par Foucault est constitué pour l’essentiel par des textes d’Aristophane, d’Aristote, de Démosthène, de Dioclès, d’Hippocrate, d’Isocrate, de Platon et de Xénophon. Plusieurs de ces textes ne font pas partie de la littérature philosophique canonique – soit que leur auteur ne soit pas considéré comme un philosophe (e. g. Dioclès ou Hippocrate), soit que les textes considérés ne soient pas considérés comme philosophiques (e. g. l’Histoire des animaux, ou les Parties des animaux d’Aristote). Il faut donc ajouter que, de manière tout à fait explicite et délibérée, Foucault veut étudier ce qu’il appelle les “discours prescriptifs”, c’est-à-dire les discours chargés de régler la conduite sexuelle. Pour cela, il choisit d’entrée de jeu trois domaines de pratique: celui du régime de santé, celui de la gestion de la maison, et celui de la cour amoureuse faite aux garçons.
Le plan “linéaire” du livre – celui qu’exhibe la table des matières – est le suivant:
Introduction
I. La problématisation morale des plaisirs
1. Aphrodisia
2. Chrèsis
3. Enkrateia
4. Liberté et vérité (Sophrosunè)
II. Diététique
1. Du régime en général
2. La diète des plaisirs
3. Risques et dangers
4. L’acte, la dépense, la mort
III. Economique
1. La sagesse du mariage
2. La maisonnée d’Ischomaque
3. Trois politiques de la tempérance
IV. Erotique
1. Une relation problématique
2. L’honneur d’un garçon
3. L’objet du plaisir
V. Le véritable amour
Conclusion
On peut, par souci de clarté, diviser l’argumentation de Foucault en deux mouvements:
(A) L’élaboration de la notion centrale de l’usage des plaisirs, ou chrèsis aphrodision, en rapport avec la division introduite dans Introduction, 3: substance éthique, types d’assujettissement, formes d’élaboration de soi et téléologie morale – cela correspond au Chapitre I.
(B) L’étude, enracinée chaque fois dans l’analyse d’une pratique, de quatre grands “axes de l’expérience”: le rapport au corps, le rapport à l’épouse, le rapport aux garçons, le rapport à la vérité – cela correspond aux Chapitres 2, 3, 4, 5.
En résumé, le but de Foucault est d’exposer, en se fondant sur un corpus de textes prescriptifs, en partant de trois foyers de problématisation d’une pratique, et en distinguant quatre axes de l’expérience et quatre divisions du mode de subjectivation éthique, comment les Grecs ont développé des arts de vivre et de se conduire, une “esthétique de l’existence”.
Correspondances thématiques
Si maintenant on veut lire UP, il faut pouvoir saisir ces correspondances. Et pour cela le moyen le plus sûr est de représenter le plan du livre selon un tableau.
Pratiques Axes de l’expérience Eléments du mode de subjectivation éthique
Substance type d’assujet- forme téléologie
Ethique tissement d’élaboration
Aphrodisia Chrèsis Enkrateia Sophrosunè
(plaisirs) (usage) (maîtrise) (tempérance)
________________________________________________________________________________________
Régime Rapport au corps
Diététique
________________________________________________________________________________________
Gestion de Rapport à l’épouse
la maison Economique
_________________________________________________________________________________________
Cour Rapport aux garçons
Amoureuse Erotique
__________________________________________________________________________________________
…… Rapport à la vérité
“Véritable amour”
___________________________________________________________________________________________Aphordisia
Il est impossible ici d’entrer dans le détail de l’exposé de Foucault – on ne donnera donc que des indications de remplissage des cases. Mais tout ce qui concerne la détermination des éléments du mode de subejctivation éthique est essentiel à la compréhension du livre.
Que peut-on dire, en premier lieu, des aphrodisia?
Les aphrodisia correspondent à la “substance éthique”, ie à la détermination de l’objet du comportement qui se problématise comme comportement éthique. Ici il s’agit de la sexualité. On pourrait penser que cette détermination ne fait pas question: il s’agit tout simplement de l’acte sexuel. Or Foucault, par la manière même dont il présente la notion d’aphrodisia, introduit déjà l’intelligibilité des différences qu’il cherche entre la problématisation antique du comportement sexuel et la morale chrétienne de la “chair”.
Quatre points:
(a) Définition. Il n’existe pas dans la pensée grecque classique de définition claire et unique des aphrodisia. Grec: ta aphrodisia. Latin: ta venerea = “choses” de l’amour. Le découpage sémantique est ici très différent de celui qu’effectue notre notion de “sexualité”: “On aurait bien du mal à trouver chez les Grecs (comme chez les Latins d’ailleurs) une notion semblable à celle de “sexualité” et de “chair”. Je veux dire: une notion qui se réfère à une entité unique et qui permet de regrouper, comme étant de même nature, dérivant d’une même origine, ou faisant jouer le même type de causalité, des phénomènes divers et apparemment éloignés les uns des autres: comportements, mais aussi sensations, images, désirs, instincts, passions” (p. 43). Pour la pensée grecque, les aphrodisia. sont en général des actes, gestes, contacts, qui procurent certaines formes de plaisirs.
(b) Caractérisation de ces plaisirs. Les plaisirs que l’on trouve dans le comportement sexuel sont envisagés selon une dynamique des forces qui lie entre eux actes, plaisirs et désirs. L’idée est que la nature a voulu que l’acte sexuel soit lié à un certain plaisir, et que ce soit ce plaisir qui suscite le désir: le désir est toujours “désir de la chose agréable” (Aristote, Parties, 660b). — Cette dynamique est alors analysée selon deux grandes variations. D’une part selon le plus et le moins, ie selon une variation quantitative qui concerne l’intensité de la pratique sexuelle (et non pas le type d’objets, femmes ou hommes, ni les modes de pratique), et qui met en avant l’impératif de la tempérance (corrélativement, la luxure ou la démesure sont vues non comme une volonté mauvaise de l’âme, mais comme une maladie du corps – se souvenir que l”immoralité est toujours liée chez les Grecs à de l’excès, de l’exagération, de la démesure). D’autre part, les plaisirs sont caractérisés selon une variation de polarité ou de rôle: actif-masculin ou passif-féminin, avec une ligne de partage entre acteurs-actifs et acteurs-passifs qui passe essentiellement entre hommes et femmes, mais qui vaut plus généralement pour tous les rapports sexuels. C’est cette variation qui lie étroitement comportement sexuel et comportement politique (l’homme libre doit être “actif” partout), et qui pose le problème de résoudre le paradoxe que Foucault nomme “l’antinomie du garçon” (le jeune homme qui est l’objet du désir d’un homme plus âgé est avec lui dans une relation pédagogique, et passive sexuellement, alors qu’il doit se former lui-même à être un homme libre, actif).
(c) Nécessité d’une problématisation morale par la Diététique, l’Economique, l’Erotique et la Philosophie. On pourrait penser à ce point que, si les aphrodisia sont des actes associés à un plaisir compris comme essentiellement naturel, il n’y a pas besoin d’en proposer une élaboration éthique. Ni l’acte ni le plaisir ne sont en effet considérés dans la pensée grecque comme un mal ou comme le signe d’une déchéance première. Au contraire, ils tendent à la restauration de ce qui était pour les humains le mode d’être le plus achevé: “en cela, l’expérience morale des aphrodisia est radicalement différente de ce que sera celle de la chair” (p. 58). Pourquoi donc fait-elle alors l’objet d’un souci moral? Simplement parce que le comportement sexuel est associé à un plaisir très vif, voulu par la nature pour que les hommes soient poussés sans cesse à se reproduire (de ce point de vue, nourriture, boisson, génération vont toujours ensemble). A cause de ce plaisir, et de la tendance à l’excès qu’il suscite, les aphodisia peuvent prendre une réelle emprise sur l’âme et doivent être problématisés: il faut affronter cette force, la maîtriser, en assurer l’économie
(d) Différence avec la problématisation chrétienne. Les aphrodisia sont donc déterminés dans les morales antiques d’une manière qui est profondément différente de ce que l’on trouvera ensuite dans la morale chrétienne. — Cette différence apparaît déjà dans la désinvolture des Grecs quant à la définition précise des plaisirs sexuels: pas de ces longues listes d’actes possibles, comme on en trouvera dans les pénitentiels, dans les manuels de confession, ou dans les ouvrages de psychopathologie. Rien non plus qui ressemble au souci – tellement caractéristique des doctrines de la chair et de la sexualité – de déceler sous l’inoffensif ou l’innocent la présence insidieuse d’une puissance aux limites incertaines et aux masques multiples. On fixe l’âge du mariage, etc. – mais on ne dira jamais, comme un directeur chrétien, quelles caresses préliminaires sont permises, quelle position prendre, dans quelles conditions interrompre l’acte. — Mais, en sus de cette désinvolture, il existe une autre différence cardinale, qui est celle du plaisir et du désir. A Augustin, Confessions IV, chap. 8, 9, 10, Foucault oppose ainsi Aristote, Ethique III, 2, 8-9, 1230b, et commente: “Ce sera un des traits caractéristiques de l’expérience chrétienne de la “chair”, puis de celle de la “sexualité”, que le sujet y soit appelé à soupçonner souvent et à reconnaître fort loin les manifestations d’une puissance sourde, souple et redoutable…” (p. 50). Un tel soupçon n’habite pas l’expérience des aphrodisia. “Ce sera par la suite un des traits fondamentaux de l’éthique de la chair et de la conception de la sexualité que la dissociation – au moins partielle – de cet ensemble” (plaisir-désir-acte) (p. 51): on trouvera dans la morale chrétienne une élision du plaisir et une problématisation de plus en plus intense du désir, de l’émotion, du trouble. — Et donc apparaît ici une troisième différence, que Foucault commente très peu, mais qui a joué un rôle central dans notre appréhension du phénomène de l’amour: il n’y a pas chez les Grecs d’ontologie du manque associé au désir sexuel. Le désir sexuel engendre le sentiment de la privation, mais il est pour cela considéré comme un plaisir inférieur, inférieur en particulier aux plaisirs de la vue ou de l’ouïe. L’idée que plaisir, désir, et nécessité “ontologique” d’une présence doivent être réunis et former un mode unique de l’amour est une idée absente de la pensée grecque.
Chrèsis
Que peut-on dire ensuite de la chrèsis (usage, type d’assujettissement auquel soumettre la pratique de ces plaisirs)?
Il faut d’abord rappeler que, pour les Grecs, une question fondamentale est celle du bon usage. Foucault associe sous ce rapport les problématisations des comportements sexuel et alimentaire; il cite Aristote, Ethique, VII, 14, 7 & 154a: “Tout le monde, dans quelque mesure, tire du plaisir de la table, du vin et de l’amour; mais tous ne le font pas comme il convient”, et note qu’”il serait sans doute intéressant de suivre la longue histoire entre morale alimentaire et morale sexuelle, à travers les doctrines, mais aussi à travers les rites religieux ou les règles diététiques” (p. 62).
Il est donc logique que la réflexion morale sur les aphrodisia tende beaucoup moins à établir un code systématique qu’à élaborer les modalités d’un bon usage des plaisirs. Il ne s’agit pas de désirs permis ou défendus, mais de prudence, de réflexion, de mesure dans les actes. L’art de se conduire, tel que Foucault le retrouve dans la pensée grecque classique, s’ordonne autour de la valorisation de la tempérance et de la modération. De ce point de vue, il s’agit d’une “stylisation de la conduite” (p. 275), plutôt que de l’imposition d’une “loi universelle”. De là, Foucault conclura qu’il n’y a sans doute, dans l’histoire de la sexualité, aucune fonction intemporelle de l’interdit, aucune forme permanente de la loi, mais plutôt une “histoire de l’éthique” entendue comme l’élaboration d’un rapport à soi susceptible de permettre à l’individu de se constituer comme sujet de conduite morale (p. 275). (Penser en termes de Loi est souvent considéré comme un héritage de la culture hébraïque – cf. Foucault, conférence japonaise de 1978 + ses remarques sur Freud – cf. aussi Nietzsche, Aurore, I, 68: St Paul voyant le Christ comme le destructeur de la Loi juive).
Comment se présente l’élaboration éthique du bon usage des plaisirs dans la pensée grecque? Comme ordonnée selon le souci d’une triple stratégie: du besoin, du moment, du statut.
Besoin : les aphrodisia sont vus avant tout comme un besoin naturel du corps. Foucault évoque le geste de Diogène qui, pour illustrer cet argument et avant de commenter: “Plût au ciel qu’il suffit de se frotter le ventre pour apaiser sa faim”, se masturbe en public. Besoin du corps, le comportement sexuel rentre alors naturellement sous la catégorie de la Diététique, dont le but est par ailleurs non pas de prolonger la vie indéfiniment, mais de la rendre utile et heureuse dans ses limites (p. 119). En assignant l’usage du comportement sexuel à la force du besoin, les Grecs s’autorisent par ailleurs à en limiter l’excès. D’où une double définition de l’intempérance: par “remplissage” (tuer le plaisir par sa satisfaction avant que le besoin ne se fasse sentir), et par “artifice” (aller chercher des voluptés contre nature: la neige en été, ou les hommes dans le rôle de femmes). D’où aussi l’idée que l’intempérance risque de provoquer un épuisement de la force du corps (p. 34 sq.).
Moment: le kairos. Etre heureux, c’est savoir faire usage des plaisirs “quand il faut et autant qu’il faut” (Platon, Aristote, etc.). Ainsi, pour l’activité sexuelle, il y a selon les Grecs non seulement une période privilégiée de la vie (tardive; cf. note p. 69), mais aussi des saisons privilégiés (plutôt l’hiver, selon un équilibre subtil avec le climat), et des moments privilégiés de la journée (le soir. Foucault note aussi que l”inceste est condamné avant tout comme étant “contre-temps” (risque de mauvaise descendance à cause du décalage d’âge: p. 70).
Statut. Enfin, la morale sexuelle antique du bon usage prend toujours en compte le mode de vie, lui-même déterminé par le statut et les finalités choisies. Il y a un lien entre la réputation du dirigeant et la maîtrise de la conduite sexuelle (p. 71). La tempérance est vue comme une qualité de ceux qui ont des responsabilités dans la maison, puis dans la cité. Aucune règle universelle de conduite n’est proposée: “Ce n’est donc pas en universalisant la règle de son action que, dans cette forme de morale, l’individu se constitue comme sujet éthique; c’est au contraire par une attitude et par une recherche qui individualisent son action, la modulent, et peuvent même lui donner un éclat singulier par la structure rationnelle et réfléchie qu’elle lui prête” (p. 73). En lieu et place d’une référence à l’universalité morale de la conduite sexuelle, l’usage des plaisirs est toujours envisagé relativement à ce qui est juste dans telle ou telle situation – par exemple les rapports entre mari et femme ne sont pas analysés à partir de la relation personnelle entre les époux, mais à partir de ce qu’exige la bonne gestion de la maison (sur l’éducation de la femme, la critique du maquillage et autres détails, cf. p. 171 sq. et la conclusion p. 200-203).
(Question: si on élabore l’éthique sans la règle de l’universalité, quel fondement lui donner autre que le succès, la réussite de telle ou telle conduite? A cette question, la pensée grecque semble avoir répondu par la référence à la mesure et à la tempérance, référence elle-même fondée sur une conception de l’équilibre et de l’harmonie (du Cosmos et de l’individu) de type esthétique. En ce sens, l’esthétique de l’existence dont parle Foucault à propos des Grecs a très peu à voir avec la revendication esthétique que l’on trouvera par exemple dans le XIXe siècle occidental: le “style de vie” du dandy ou du dilettante est davantage appuyé sur une stratégie de la provocation que sur une conception de l’équilibre).
Enkrateia
Qu’en est-il maintenant, troisièmement, de l’Enkrateia, c’est-à-dire de la maîtrise qui définit l’attitude à l’égard de soi-même pour se constituer comme sujet moral?
L’enkrateia est le rapport à soi, l’attitude qui permet le bon usage des plaisirs. Mot voisin de celui de sophrosunè, l’enkrateia désigne l’une des vertus fondamentales d’une liste qui comprend couramment piété, sagesse, courage, justice, tempérance. Mais le terme désigne plus spécifiquement une forme active de maîtrise de soi, qui permet de résister ou de lutter dans le domaine des désirs et des plaisirs.
Cinq points:
(a) La relation aux désirs qui permet d’accéder à la tempérance est de type agonistique: c’est un combat. Pour ce combat, il faut de l’expérience – en d’autres termes il faut avoir déjà éprouvé les désirs que l’on veut limiter ou réprimer: il n’y a pas d’élaboration éthique possible pour le sujet sans quelque chose de l’ordre de l’”expérience de la vie” dans ses aspects les moins sereins. Antiphon: “N’est pas sage celui qui n’a pas désiré le laid et le mal, qui n’en a pas tâté; car alors il n’y a rien dont il ait triomphé et qui lui permette de s’affirmer vertueux” (p. 77).
(b) Cette relation agonistique est un combat entre soi et soi. Et non pas un combat contre une “présence de l’Autre”, comme ce sera le cas dans l’éthique chrétienne de la chair où l’Autre se manifestera comme la présence de désirs envoyés par le diable. Dans la morale antique, il s’agit non pas d’expulser le mal, mais de se mesurer avec soi-même (p. 79). Et la maîtrise de soi n’annule pas le désir, elle en maintient la présence.
(c) La structure “héautocratique” du rapport à soi dans la pratique morale des plaisirs (ie le fait qu’il s’agit d’une domination de soi) a plusieurs modèles dans la pensée grecque: l’attelage chez Platon, la relation de l’enfant à l’adulte pédagogue chez Aristote; mais aussi le schéma de la vie domestique (savoir commander à ses désirs comme on commande à ses serviteurs) et le schéma de la vie civique (id., comme on gouverne la cité) (p. 83). On sait se commander à soi-même quand on sait maîtriser l’impétuosité des chevaux, quand on sait se faire écouter d’un enfant ou d’un adolescent, quand on sait se comporter avec ses serviteurs et quand on sait gouverner les citoyens de sa ville. Le rapport à soi est ainsi systématiquement pensé par analogie avec les activités de l’homme “libre” dans la cité. “Assurer la direction de soi-même, exercer la gestion de sa maison, participer au gouvernement de la cité sont trois pratiques de même type” (p. 88 – cf. Xénophon, L’Economique).
(d) Pour acquérir cette maîtrise, il faut de l’entraînement et de l’exercice (gymnastique, ascèse). Il faut exercer l’âme, comme on exerce le corps (il est absurde de penser que l’âme saura spontanément agir avec tempérance en toutes circonstances). Le nom de cette application à soi, vue comme condition préalable pour pouvoir s’occuper des autres, est l’ epimeleia heautou. Ainsi, pour les Cyniques, la vie est un exercice permanent: il faut pouvoir affronter sans souffrir les privations, et rabattre toujours les plaisirs sur la seule satisfaction élémentaire des besoins. L’exercice est à la fois réduction à la nature, victoire sur soi et économie naturelle de la vie. D’où des listes d’épreuves: peur artificielle; gymnastique et épreuves d’endurance; musique et apprentissage de rythmes vigoureux, pratique de la chasse et des armes, soin à bien se tenir en public, respect de soi-même dans le respect d’autrui.
(e) Relation agonistique, entre soi et soi (et non entre soi et une présence maléfique étrangère), conçue sur le modèle de l’activité dans la cité, et obtenue à coup d’exercices et d’entraînement: l’enkrateia est un travail sur soi qui apparaît donc très différent dans sa nature de ce que sera l’intériorité chrétienne. “Ce qu’on appelle l’intériorité chrétienne est un mode particulier de rapport à soi, qui comporte des formes précises d’attention, de soupçon, de déchiffrement, de verbalisation, d’aveu, d’autoaccusation, de lutte contre les tentations, de renoncement, de combat spirituel, etc. Ce qui est désigné comme l’”extériorité” de la morale ancienne implique aussi le principe d’un travail sur soi, mais sous une forme très différente. L’évolution qui se produira, d’ailleurs avec beaucoup de lenteur, entre paganisme et christianisme ne consistera pas en une intériorisation progressive de la règle, de l’acte et de la faute; elle opérera plutôt une restructuration des formes du rapport à soi et une transformation des pratiques et des techniques sur lesquelles ce rapport prenait appui” (p. 74).
Sophrosunè
Qu’en est-il, enfin, de la sophrosunè, ie du mode d’accomplissement qui est visé par le sujet moral?
(a) La sophrosunè est caractérisée avant tout comme liberté. Il ne s’agit pas pour les Grecs de retrouver une “innocence” originaire, mais d’être libre et de pouvoir le rester. Et cette liberté de l’individu est comprise indissociablement de la liberté de la cité et de la liberté de ceux qui la dirigent. Etre libre suppose que l’on sache se commander à soi-même, et cela est à son tour indissociable de l’art de commander aux autres. Cf. Aristote, Politique VII 14, 1332 a (cité p. 92). L’exercice du pouvoir appelle le pouvoir sur soi et réciproquement.
(b) La sophrosunè est une “vertu” qui s’obtient à travers la pratique de la tempérance, et elle est comprise comme une vertu “virile”, ie active: “pour les Grecs, c’est l’opposition entre activité et passivité qui est essentielle (…) ce qui constitue la négativité éthique par excellence, ce n’est évidemment pas d’aimer les deux sexes; ce n’est pas non plus de préférer son sexe à l’autre; c’est d’être passif à l’égard des plaisirs” (p. 99). (On peut remarquer que “actif” ne veut pas nécessairement dire “masculin” ou “viril” - mais que la structure politique expérimentée jusqu’à aujourd’hui par l’humanité n’a pas permis de dissocier ces deux termes. L’essentiel est l’association entre possibilité d’agir d’une part, et possibilité d’exercer la vertu de tempérance d’autre part; il suffit de noter qu’en règle générale l’intempérance et la violence sont engendrées par l’impossibilité d’agir).
(c) La liberté-pouvoir qui caractérise le mode d’être de l’homme tempérant ne peut pas se concevoir sans un rapport à la vérité (p. 99). D’où le lien si fondamental établi à partir de la tradition socratique entre connaissance et vertu (pour une critique de ce lien, cf. Nietzsche, Naissance de la tragédie). “On ne peut pas se constituer comme sujet moral dans l’usage des plaisirs sans se constituer en même temps comme sujet de connaissance” (p. 100). Le sage est celui en qui les différentes parties de l’âme sont en amitié et en harmonie. Dans le Banquet et le Phèdre, c’est le rapport de l’âme à la vérité qui fonde l’Eros et qui ouvre à la tempérance. Mais ce rapport au vrai ne prend pourtant jamais la forme d’un déchiffrement de soi par soi, ni d’une obligation pour le sujet de dire vrai sur lui-même (p. 103).
(d) C’est cet enchaînement liberté-activité-vérité qui débouche sur une “esthétique de l’existence” (p. 103), c’est-à-dire sur une façon de vivre dont la “valeur morale ne tient ni à sa conformité avec un code de comportement, ni à travail de purification, mais à (…) certains principes formels généraux dans l’usage des plaisirs, dans la distribution qu’on en fait, dans les limites qu’on observe, dans la hiérarchie qu’on respecte” (id). Cette vie s’inscrit dans un ordre ontologique: il y a une “beauté d’arrangement” propre à chaque chose et une âme bonne est une âme bien ordonnée (tempérante).
On voit ainsi se dessiner les principaux traits que Foucault découvre dans le mode de subjectivation propre à la pensée grecque classique à propos du comportement sexuel, et dont il suivra ensuite, dans SdS, le développement dans la réflexion morale des Iie et IIIe siècles:
- une détermination des plaisirs d’où la division entre bien et mal est absente, et remplacée par une tout autre opposition: celle qui existe entre tempérance, mesure, maîtrise, d’un côté, et intempérance, excès, faiblesse de l’autre.
- une conception de l’éthique qui n’est pas fondée sur l’idée de loi universelle: ni forme permanente de la Loi, ni règle d’universalisation de l’action. Le sujet se problématise comme sujet moral en prenant pour guide l’idéal de la mesure, de la tempérance, de l’équilibre, de l’harmonie, et en prenant pour conditions du problème, à chaque fois, le genre de besoin ressenti, l’opportunité du moment, l’adaptation au statut dans la cité.
- une forme de problématisation qui ne ramène pas le plaisir au désir compris comme trouble de l’intériorité du sujet, mais qui le thématise selon des modèles empruntés à la vie de la cité et à la formation de l’homme libre. Savoir se commander à soi-même, ce n’est pas se déchirer par l’introspection, c’est penser le combat avec soi par analogie avec la vie “politique” du citoyen. Le modèle fondamental est donc celui de l’action, et non de la passion – en d’autres termes, le comportement sexuel n’est pas associé à l’idée d’une emprise exercée sur moi par un autre et dont je “pâtirais”, jusqu’à être mis hors de moi par le “manque”, mais à celle d’une activité par laquelle j’élabore un rapport à moi et un rapport à l’autre qui est de l’ordre de l’autorité dans la tempérance.
- Une attitude à l’égard des plaisirs sexuels qui s’inscrit dans un ensemble d’attitudes à l’égard de l’insertion du corps dans le monde: régime de santé, gestion de la maison et de la cité, formation pédagogique à la liberté associée à l’amour avec les garçons. La sexualité n’occupe donc en rien une place à part, comme ce sera le cas par la suite. Elle ne représente pas le danger maximal de la corruption de l’âme par le mal. Elle appelle seulement, de même que les autres modes du corps, une thématique du bon usage.
D’où la conclusion du Souci de soi, qui tente la synthèse des différences entre les morales antiques et les morales chrétiennes:
“(Les morales ultérieures) définiront d’autres modalités du rapport à soi: une caractérisation de la substance éthique à partir de la finitude, de la chute et du mal; un mode d’assujettissement dans la forme de l’obéissance à une loi générale qui est en même temps volonté d’un dieu personnel; un type de travail sur soi qui implique déchiffrement de l’âme et herméneutique purificatrice des désirs; un mode d’accomplissement éthique qui tend au renoncement à soi” (SdS, p. 274).
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Remarque: le passage aux morales chrétiennes via l’introduction du pouvoir pastoral
D’après “Sexualité et pouvoir”, conférence à l’université de Tokyo, 20 avril 1978; DE III, 552-570.
A l’issue de la lecture de UP, on est laissé avec un tableau précis des grandes différences qui séparent les morales antiques des morales ultérieures qui vont être codifiées par le christianisme – malgré la ressemblance des thèmes et des inquiétudes au sujet du comportement sexuel. Ces morales ultérieures introduiront une problématique du “mal”, l’idée que l’assujettissement éthique doit se faire selon un modèle d’obéissance à une loi générale, le déplacement du problème du plaisir vers celui du désir et vers l’idée que le travail sur soi suppose une herméneutique de l’intériorité, enfin un mode d’accomplissement du sujet moral qui tend au renoncement à soi.
Telle est donc la manière dont Foucault comprend la transformation que le christianisme apporté dans le mode de subjectivation. Mais une question se pose alors immédiatement: celle de savoir comment s’est opérée cette transformation.
A cette question, SdS ne donne pas véritablement de réponse, puisque Foucault y poursuit, dans l’étude des écrits des IIe et IIIe siècles, la même problématique directrice que UP: il s’agit d’analyser l’importance de plus en plus prédominante que prend, au cours de cette période, l’idée d’un travail sur soi. Mais le livre, qui s’arrête avant le IVe siècle, dit peu de choses des raisons pour lesquelles le christianisme a donné un tel primat aux idées d’obéissance, de désir, de déchiffrement de soi, de renoncement.
En revanche, il existe des textes de Foucault qui sont beaucoup plus explicites sur ce point que les deux livres de 1984. L’un de ces textes est celui d’une conférence faite au Japon en 1978: “Sexualité et pouvoir” ; conférence à l’université de Tokyo, 20 avril 1978; DE III, 552-570.
Que dit Foucault dans cette conférence de 1978?
Essentiellement ceci que, étant donné la nature du problème “politique” que rencontre le christianisme aux Iie et IIIe siècles, ce dernier a été amené à instituer un pouvoir de type nouveau, incarné par l’image du “berger-des-âmes”, un pouvoir de type pastoral, donc, qui instaure un lien particulier entre salut, obéissance, savoir sur soi-même, subjectivité, sexualité, du simple fait qu’il s’exerce via le principe d’un savoir exhaustif sur les individus.
Reprenons chacun de ces points.
(1) L’un des problèmes que rencontre le christianisme au tout début de notre ère est celui de devenir, dans l’Empire romain, une force d’organisation politique et sociale. Or, pour déterminer une orientation morale privilégiée, le christianisme a besoin de déterminer une position propre entre deux grandes formes de “pouvoir moral”: celle des pratiques ascétiques des moines hindous et bouddhistes, et celle des morales “philosophiques” de la société romaine, morales déjà essentiellement monogames, axées sur le mariage et la fidélité, et sur un rapport très fort à la “culture de soi”[1]. L’hypothèse que fait Foucault est qu’entre ces deux voies, le christianisme choisit d’en inventer une troisième, qui leur emprunte plusieurs caractères, mais qui se concentre sur le lien entre subjectivité et sexualité: “Je crois que c’est la conception très difficile, d’ailleurs très obscure, de la chair qui a servi, qui a permis d’établir cette sorte d’équilibre entre un ascétisme qui refusait le monde et une société civile qui était une société laïque. Je crois que le christianisme a trouvé moyen d’instaurer un type de pouvoir qui contrôlait les individus par leur sexualité. Or, contrôler la sexualité sans la refuser ni l’interdire, les morales chrétiennes atteignent ce but en faisant du sexe la source perpétuelle de la subjectivité, la source d’une tentation perpétuelle pour les individus (p. 565).
(2) Comment le christianisme, devenant à l’intérieur de l’Empire romain une force d’organisation politique et sociale, a-t-il fait entrer ce type de pouvoir dans un monde qui l’ignorait encore totalement? A cette question Foucault répond que c’est à “travers l’organisation du pastorat dans la société chrétienne, à partir du Ive siècle après J-C, et même du IIIe s., (que) s’est développé un mécanisme de pouvoir qui a été très important pour toute l’histoire de l’Occident chrétien et, d’une façon particulière, de la sexualité” (p. 562). Le christianisme introduit à l’intérieur de la société une nouvelle catégorie d’individus: l’individu qui guide les autres, le berger. L’idée de berger, de pasteur, de troupeau n’apparaît jamais dans la société antique. En revanche on la trouve dans le monde de la Méditerranée orientale, et notamment dans la société hébraïque: “le peuple de Jéhovah, c’est un troupeau. David…” (p. 561).
(3) Comment décrire ce pouvoir du pastorat? Le pouvoir pastoral s’oppose à un pouvoir traditionnel habituel en ceci qu’il ne porte pas essentiellement sur un territoire: le berger règne non sur un territoire, mais sur une multiplicité d’individus, qui sont en déplacement. Et la manifestation essentielle de son pouvoir n’est pas la conquête: “le pouvoir pastoral n’a pas pour fonction principale de faire du mal aux ennemis, il a pour fonction principale de faire du bien à ceux sur qui il veille (…) Ce n’est pas un pouvoir triomphant, c’est un pouvoir bienfaisant”. Le pouvoir pastoral a pour caractère moral d’être “essentiellement dévoué, de se sacrifier, au besoin, pour ses brebis” (p. 561). Enfin, le pouvoir pastoral est un pouvoir individualiste: le bon pasteur veille sur les individus, pris un par un. — “Pouvoir, donc, qui porte sur une multiplicité – sur une multiplicité d’individus en déplacement, allant d’un point à un autre -, pouvoir oblatif, sacrificiel, pouvoir individualiste” (p. 562)
(4) En quoi peut-on dire que ce pouvoir du “berger” instaure un lien particulier entre salut, obéissance, savoir sur soi-même, subjectivité, sexualité? Le pouvoir du pasteur implique d’abord l’obligation, pour tout individu, de faire son salut (“salut obligatoire”: p. 563). Ensuite, ce salut obligatoire ne s’obtient pas tout seul, mais seulement via l’acceptation de l’autorité d’un autre : “çà veut dire que chacune des actions que l’on pourra commettre devra être connue, ou en tout cas, pourra être connue du pasteur”. Le pasteur est celui qui, dans une société chrétienne, peut demander aux gens une obéissance absolue — “dans le christianisme le mérite absolu est d’être obéissant (…) rester obéissant, c’est la condition fondamentale de toutes les autres vertus (…) la fameuse humilité chrétienne n’est pas autre chose que la forme, en quelque sorte intériorisée, de cette obéissance” (p. 564). Ainsi, aux vieilles structures juridiques connues vient s’ajouter “une autre forme de culpabilisation, un autre type de condamnation, beaucoup plus fin, beaucoup plus serré, beaucoup plus ténu”: celui qui est assuré par le pasteur. Le système est beaucoup plus fin, en effet, en ceci qu’il fonctionne sur le principe d’un savoir du pasteur au sujet de l’intériorité la plus intime de l’individu: “le pasteur peut obliger les gens à faire tout ce qu’il faut pour leur salut et est en position de surveiller, d’exercer en tout cas, par rapport aux gens, une surveillance et un contrôle continus” (p. 563) ; le pasteur chrétien doit savoir “de l’intérieur tout ce qui se passe dans l’âme, dans le cœur, au plus profond des secrets de l’individu” (p. 564)[2]. En ce sens, le pasteur a, enfin, “apporté avec lui toute une série de techniques et de procédures qui concernent la vérité et la production de la vérité”. Ainsi la pratique de l’aveu: “le chrétien doit avouer sans cesse tout ce qui se passe en lui à quelqu’un qui sera chargé de diriger sa conscience et cet aveu exhaustif va produire en quelque sorte une vérité, qui n’était pas connue bien sûr du pasteur, mais qui n’était pas connue non plus du sujet lui-même” (p. 564).
Si l’on met ensemble ces éléments d’analyse, on aboutit alors à la conclusion suivante:
“C’est donc une morale modérée entre l’ascétisme et la société civile que le christianisme a établie et qu’il fait fonctionner à travers tout cet appareil du pastorat, mais dont les pièces essentielles reposaient sur une connaissance, à la fois extérieure et intérieure, une connaissance méticuleuse et détaillée des individus par eux-mêmes, par les autres. Autrement dit, c’est par la constitution d’une subjectivité, d’une conscience de soi perpétuellement éveillée sur ses propres faiblesses, sur ses propres tentations, sur sa propre chair, que le christianisme est arrivé à faire fonctionner cette morale, au fond moyenne, ordinaire, relativement peu intéressante, entre l’ascétisme et la société civile. La technique d’intériorisation, la technique de prise de conscience, la technique d’éveil de soi-même sur soi-même (…), c’est cela, me semble-t-il, qui est l’apport essentiel du christianisme dans l’histoire de la sexualité. (…) Mise en place d’un mécanisme de pouvoir et de contrôle qui était, en même temps, un mécanisme de savoir, de savoir des individus, de savoir sur les individus…(…) Tout cela constitue la marque spécifique du christianisme” (p. 566).
Cette conclusion va à l’encontre – on peut s’y attendre après avoir lu VS – du schéma explicatif usuel de l’histoire de la sexualité. Selon ce schéma, l’on aurait d’abord une Antiquité grecque et romaine, avec une sexualité réputée libre; ensuite le christianisme, qui poserait pour la première fois un grand interdit sur la sexualité – d’où un silence sur le sexe; ensuite encore la bourgeoisie qui aurait repris à son compte, à partir du XVIe siècle, cet ascétisme chrétien et l’aurait prolongé jusqu’au XIXe; et enfin Freud, qui aurait commencé à lever le voile avant qu’intervienne la grande libération du Xxe siècle.. (p. 558). A l’opposé de ce schéma, Foucault montre ici d’une part que la sexualité n’était nullement “libre” dans l’Antiquité gréco-latine, et d’autre part que le christianisme fait tout autre chose qu’imposer mécaniquement un interdit de principe sur cette sexualité prétendue libre: il introduit plutôt de “nouvelles techniques” pour imposer cette morale austère des premiers siècles, de nouvelles techniques qui conduisent à mettre la sexualité au centre du problème du salut de l’individu. “C’est donc du côté des mécanismes de pouvoir, beaucoup plus que du côté des idées morales et des interdits éthiques, c’est du côté des mécanismes de pouvoir qu’il faudrait faire l’histoire de la sexualité dans le monde occidental depuis le christianisme” (p. 560).
C’est pourquoi s’est développée une scientia sexualis, qui fournissait aux XIXe et Xxe siècle tous les éléments de la mise en place du “dispositif de sexualité” dont VS traçait programmatiquement les principaux caractères. Cela répond à la question de Foucault qui, telle qu’il la rappelle au début de la conférence de 1978, était bien de comprendre “pourquoi les sociétés occidentales, les sociétés disons européennes, ont eu si fort besoin d’une science sexuelle ou, en tout cas, pour quelle raison pendant tant de siècles et jusqu’à maintenant on essaie de constituer une science de la sexualité” (p. 557).
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Le Souci de soi
Analyse du chapitre I (le livre d’Artémidore, IIe siècle ap. J-C.)
On ne fera pas ici une étude complète du second livre que publie Foucault en 1984, Le Souci de Soi, volume deux de l’Histoire de la sexualité dans sa forme remaniée. En effet, ce second volume, qui est la suite directe de UP et qui en maintient les questions directrices en posant ces questions à la littérature philosophique et médicale des Iie et IIIe siècles ap. J-C, présente pour l’essentiel des conclusions identiques à celles suggérées dans UP.
Mais, pour une raison qui sera indiquée plus loin, on analysera en détail le chapitre I, “Rêver de ses plaisirs”, qui est un commentaire d’un livre écrit par Artémidore au IIe s., La Clef des Songes.
N. B. Il existe une variante de ce premier chapitre, sous la forme d’une conférence donnée par Foucault à Grenoble le 18 mai 1982: cf. “Rêver de ses plaisirs. Sur l’”Onirocritique” d’Artémidore”, DE III, 462-487.
Le livre d’Artémidore
Ce livre n’est pas du tout un ouvrage de morale, et pourtant c’est le seul texte dans lequel on trouve à cette époque un “exposé un peu systématique des différentes formes possibles d’actes sexuels” (p. 15). Les actes qu’analyse Artémidore sont en effet des actes qui ont une multiplicité de “partenaires”: épouses, maîtresses, prostituées, serviteurs, jeunes garçons, dieux, animaux, cadavres, ou soi-même. Ces actes sont conformes à la nature ou contraires à la nature, mais cette conformité, de même que leur signification, ne prend sens que rapportée à la relation fondamentale qui unit l’individu à la cité et au rôle qu’il y joue. Cf. aussi p. 22, où Foucault note que, si le livre d’Artémidore présente “un tableau de différents actes et relations sexuels possibles plus systématique que n’importe quel ouvrage de la même époque, il n’est en aucune manière un traité de morale, qui aurait pour but de formuler des jugements sur ces actes et ces relations” (p. 22).
Si le livre d’Artémidore n’est pas un livre de morale, sur quoi porte-t-il? Il relève de la catégorie de l’onirocritique, ie de l’analyse des rêves. L’analyse des rêves fait partie intégrante, dans la culture grecque et latine, des techniques d’existence: les images des rêves sont considérées comme des signes de réalité ou des messages d’avenir (p. 17). Elles permettent de mieux comprendre une situation dans laquelle on se trouve, ou de savoir ce qui va arriver pour pouvoir s’y préparer. Le rêve est, dit Artémidore, “un prophète toujours prêt, un conseiller infatigable et silencieux” (cité p. 18).
Livre d’interprétation des rêves, La Clef des Songes est conçu et écrit comme un manuel pour la vie quotidienne. Il s’adresse à une clientèle de gens ordinaires, des hommes en général (on dira plus loin pourquoi les rêves des femmes sont un objet secondaire pour un tel livre), des hommes qui exercent un métier et qui ont une famille. Le but du livre est avant tout pratique: il s’agit de permettre aux gens de comprendre leurs songes. Pour autant, le livre d’Artémidore n’est pas un livre de mauvaise vulgarisation; il s’appuie sur un travail de compilation, d’enquête et de classification très important et cherche constamment à privilégier le raisonnement sur la conjecture (p. 20-21).
La sexualité comme référée, non pas à sa conformité à une norme, mais à sa valeur de signe social
Pourquoi Foucault ouvre-t-il son livre par une analyse de ce texte d’Artémidore, et pourquoi cette analyse convient-elle tout spécialement à la ligne directrice que l’on veut mettre en évidence ici: celle du lien qui existe dans la culture antique entre comportement sexuel et vie politique dans la cité?
Parce que le livre d’Artémidore démontre de manière très claire que, dans les sociétés gréco-latines, la sexualité n’était considérée ni comme la clef de la subjectivité de l’individu, ni comme un problème indispensable à résoudre pour le salut de son âme. Elle était bien plutôt considérée comme un signe ayant valeur d’information ou de présage en ce qui concernait le rôle social de l’homme. Le comportement sexuel est, fondamentalement, lié à ce rôle social, au point que ce qui relève de la sexualité dans les songes est vu comme un signe ayant valeur dans le domaine de ce rôle social. Foucault dit ainsi, à la fin du chapitre, que:
“la question principale paraît porter beaucoup moins sur la conformité des actes à une structure naturelle ou à une réglementation positive, que sur ce qu’on pourrait appeler le “style d’activité” du sujet, et la relation qu’il établit entre l’activité sexuelle et les autres aspects de son existence familiale, sociale, économique” (p. 49).
Ou encore: “ce qui fait la “valeur” d’un acte sexuel rêvé, c’est le rapport qui s’établit entre le rôle sexuel et le rôle social du rêveur” (p. 45). Il y a entre ces deux rôles un “principe général d’isomorphisme”. Ce principe se présente sous deux formes. (a) comme un principe… d’”analogie de position”: “un acte sexuel sera bon dans la mesure où le sujet qui rêve occupe dans son activité sexuelle avec son partenaire une position conforme à celle qui est la sienne dans la réalité avec ce même partenaire” (ibid). Exemples: être “actif” avec son esclave (quel qu’en soit le sexe) est bon, ou avec une ou un prostitué, ou avec un garçon jeune et pauvre; mais il sera bon d’être “passif” avec plus vieux que soi, plus riche, etc. De même l’inceste avec la mère est chargé de valeurs positives parce que “on y voit le sujet en position d’activité par rapport à une mère qui l’a fait naître et qui l’a nourri, et qu’il doit en retour cultiver, honorer, servir, enrichir, entretenir et enrichir, comme une terre, une patrie, une cité” (p. 45). — (b) un principe d’”adéquation économique”: il faut que la dépense et le bénéfice soient convenablement réglés. Exemples (lire p. 45 bas-46).
Par conséquent la sexualité, loin d’être cette zone obscure et terrible de l’intériorité de l’individu, source indéfinie de désirs, de troubles et de souffrances, apparaît comme un signe qui permet d’interpréter la relation entre la vie présente de l’individu et son “milieu”, celui de la vie avec les autres dans la communauté politique.
“On peut résumer tout cela en disant que le fil directeur de l’interprétation d’Artémidore, quant à la valeur pronostique des rêves sexuels, implique la décomposition et l’analyse des rêves sexuels en éléments (personnages et actes) qui sont, par nature, des éléments sociaux; et qu’il indique une certaine façon de qualifier les actes sexuels en fonction de la manière dont le sujet rêveur maintient comme sujet de l’acte rêvé sa position de sujet social” (p. 46).
Les principes de l’interprétation des rêves selon Artémidore
Décomposition et analyse des rêves sexuels: comment procède, sous ce rapport, l’étude d’Artémidore?
Pour le comprendre, il faut préciser d’abord le domaine d’objets qu’il se donne, ensuite la méthode qu’il utilise.
(a) Domaine d’objets de l’onirocritique: les “songes allégoriques d’événements tels qu’ils se produisent dans les âmes ordinaires”.
Artémidore pose en principe une première distinction fondamentale entre les “rêves d’état” – enupnia – qui dérivent de l’état du corps et de l’âme, ont une valeur diagnostique simple et valent pour le présent, et les “songes” – oneiroi – qui anticipent sur les événements, doivent être inteprétés et modifient, façonnent, modèlent l’âme du rêveur. Les premiers servent à exprimer un excès, une peur, un désir, ils “disent le réel de l’âme dans son état actuel”; les seconds, qui “disent l’être” (digression étymologique sur to on eirei: p. 22), indiquent des événements qui concernent le rapport du rêveur au monde.
L’analyse d’Artémidore porte sur les songes, pas sur les rêves. Pourquoi? La raison en est que les rêves d’état sont lisibles directement, ne posent pas de vrais problèmes d’exégèse et, dans la mesure où ils ne pronostiquent pas l’avenir, ne sont pas essentiels pour la pratique: ils ne nécessitent donc pas absolument un traité d’interprétation.
On peut remarquer par ailleurs que, pour Artémidore, les âmes vertueuses n’ont jamais de rêves d’état. Le rêve d’état caractérise les âmes ordinaires, soit qu’elle soient “inexpertes”, soient qu’elles soient “expertes”. Une âme inexperte (“simple”, “naïve”) est une âme qui peut se ‘”dire” sans se cacher: ainsi un homme verra en rêve la femme qu’il désire ou la mort souhaitée de son maître. A l’opposé une âme experte est une âme qui use de tours et de détours : un homme méfiant et rusé verra, au lieu de cette femme, l’image de quelque chose qui la désigne, cheval, miroir, navire, mer, etc. (p. 25).
Mais, outre qu’elles n’ont jamais de rêves d’état, les âmes vertueuses n’ont en général que des songes d’événements clairs, transparents, ou encore “théorématiques”: ie des songes qui annoncent par voie d’allégorie un événement autre que celui qu’ils montrent.
Exemple (p. 25-26): “dans le roman de Chariton d’Aphrodisias, au moment où Callirhoé enfin va toucher au terme de ses épreuves, et où son long combat pour conserver sa vertu va enfin être récompensé, elle a une songe “théorématique” qui anticipe sur la fin du roman et constitue de la part de la déesse qui la protège à la fois présage et promesse: “Elle se vit encore vierge à Syracuse, entrant dans le temple d’Aphrodite, puis sur le chemin du retour, apercevant Chairéas et après cela, le jour des noces, la ville entière ornée de guirlandes, elle-même accompagnée de son père et de sa mère jusqu’à la maison de son fiancé”.
Ainsi, puisque les rêves d’état n’ont pas vraiment besoin d’interprétation et que les songes théorématiques qui sont propres aux âmes vertueuses sont comme un discours direct des dieux, le domaine d’objets du livre d’Artémidore est ipso facto circonscrit à l’étude des songes allégoriques d’événements tels qu’ils se produisent dans les âmes ordinaires.
Tableau: (p. 26).
Rêves d’état Songes d’événements
Directs Par signes Théorématiques Allégoriques
Dans les âmes vertueuses Jamais Le plus souvent
_________________________________________________________________________________________
expertes le plus souvent
Dans les âmes ordinaires
Inexpertes le plus souvent le plus souvent
__________________________________________________________________________________________
(b) Méthode: l’analogie. Analogie de nature et analogie de valeur.
La méthode de l’onirocritique est l’analogie: “l’art de l’onirocritique repose sur la loi de ressemblance; elle opère par le rapprochement du semblable avec le semblable” (p. 27);
Première forme de l’analogie: l’analogie de nature (l’image du songe “ressemble” aux éléments du futur qu’elle annonce):
- identité qualitative: rêver d’un malaise = mauvais état futur de la fortune; rêver de boue = le corps sera encombré de substances nocives.
- Identité linguistique : bélier veut dire commandement (krios-kreion). Cf. aussi p. 40-41 pour l’ambiguïté du sens sexuel et du sens économique des mots: soma veut dire corps, et richesses (et donc possession d’un corps veut dire possession de richesses); ousia veut dire, outre…la substance, la fortune, et aussi le sperme, etc.
- Parenté symbolique: lion veut dire victoire, tempêtes veut dire malheurs.
- Existence d’une croyance populaire (ours= femme à cause de Callisto l’Arcadienne)
- Similitude de pratiques: e.g. entre cérémonies du mariage, pour un malade, et la mort.
Seconde forme de l’analogie: l’analogie en valeur (p. 28). Le partage fondamental est celui du faste et du néfaste, de l’heureux et du malheureux. Un songe est favorable si l’acte représenté est bon. Quels sont les critères adéquats pour mesurer cette valeur? Artémidore en propose six:
- conformité à la nature
- conformité à la loi
- conformité à la coutume
- conformité à la technè (ie aux règles qui permettent à une action d’atteindre son but)
- conformité au moment
- nom de bonne augure
Pour autant, le livre d’Artémidore ne porte pas de jugements moraux. Il dit seulement s’il est avantageux ou redoutable de rêver que l’on commet tel acte. Les deux grandes règles de l’onirocritique sont que le songe “dit l’être” et qu’il le dit dans la forme de l’analogie (p. 29). Mais ces deux règles ne visent pas l’établissement d’une codification morale des actes, elles révèlent seulement les caractères d’une éthique du sujet qui existait encore de façon courante à l’époque d’Artémidore” (p. 29): i. e. elles disent comment les gens vivent, comment ils valorisent leurs actes (à savoir, dans un rapport fondamental avec le milieu), et comment ils ordonnent leur style de conduite en fonction de cette valorisation.
Quelques exemples d’interprétation des songes sexuels comme “signes sociaux”
Du point de vue des éléments du songe sexuel, il faut bien voir que ce qui compte n’est pas la forme de l’acte lui-même, mais la condition du partenaire: le statut social de l’autre, marié ou non, libre ou esclave, jeune ou vieux, riche ou pauvre, ayant telle profession, rencontré en tel lieu, ayant telle relation par rapport au rêveur (épouse, serviteur, maîtresse, jeune protégé…).
Rêver d’une femme.
Rêver de l’acte sexuel avec l’épouse ou la maîtresse est un signe favorable, parce qu’il s’agit d’exercer une activité reconnue, légitime, prospère qui est en analogie naturelle avec le métier, la profession, la possession des biens.
Rêver de l’acte sexuel avec une prostituée est différent. Cela a une valeur positive parce que la femme en elle-même a une valeur positive. Mais les “travailleuses” se rencontrent dans un “lieu”, le lieu de prostitution, qui a valeur négative. A la fois selon une analogie linguistique: le “bordel” (ergasterion) est aussi le “lieu commun”, le “cimetière”, et la dépense sexuelle ici est donc voisine de la mort (p. 32), d’autant qu’il n’y a pas à en espérer le profit d’une descendance, comme c’est le cas pour la femme reconnue. Aller chez les prostituées peut donc vouloir dire, dans le songe, un pronostic de mort.
Rêver d’un serviteur
Le lieu est ici la maisonnée. Serviteurs et esclaves sont eux-mêmes des biens possédés et le fait de rêver de l’acte sexuel avec l’un d’eux, peu importe son sexe, signifie qu’on va “tirer plaisir de ses possessions et que vraisemblablement elles vont devenir plus grandes et magnifiques” (p. 32).
En revanche, la position du rêveur peut inverser la signification du songe. Si le rêveur est passif dans l’acte, cela signifie un renversement de la hiérarchie sociale: “c’est le signe qu’on subira, de la part de cet inférieur, un dommage et que l’on essuiera son mépris”.
Rêves d’inceste
Seul l’inceste parents-enfants, ou frère-sœur (assimilé à père-fille)., est “contraire à la loi”. L’inceste entre deux frères peut être contraire, ou conforme à la loi. Mais en tout état de cause l’inceste avec la mère, compris comme inceste fils-mère, est souvent porteur de présages favorables, même s’il est “moralement condamnable”. Le caractère d’être conforme à la loi et celui d’être un signe favorable ne se recoupent donc pas exactement.
Pourquoi l’inceste fils-mère est-il porteur de signes favorables (p. 35)? Parce que la mère est le modèle et la matrice d’un grand nombre de relations sociales et de formes d’activité. Elle représente le métier, la patrie, la terre. S’unir à la mère peut donc signifier: réussir dans sa profession; revenir chez soi si l’on est exilé, ou bien réussir dans la vie politique; avoir une riche récolte. Dans sa conférence de 1982 sur Artémidore, Foucault s’interroge encore plus longuement que dans SdS sur la singularité de cette analyse. Il remarque notamment que “la relation mère-fils apparaît, dans l’image onirique, comme pouvant représenter non seulement des événements favorables, mais l’essentiel de toutes les relations sociales (celles qu’on entretient ave la patrie, la cité, la famille) et de toutes les activités éventuelles (le patrimoine, la culture de la terre, le métier)” (DE IV, 477). Il faut remarquer aussi (ajoute Foucault) qu’Artémidore en fait le paradigme de toutes les autres relations sexuelles possibles: c’est à propos de la mère qu’il évoque les différentes formes de l’acte sexuel, les positions et les pratiques auxquelles les partenaires peuvent se livrer, et celles qu’ils doivent proscrire.
L’inceste père-fille ou père-fils a au contraire une signification presque toujours défavorable. Rêver d’un acte sexuel avec le fils, pour un père, est une “dépense” inutile qui annonce une grande perte d’argent; ou bien, cela annonce un conflit d’autorité dans la maison. Le songe n’est favorable que s’il s’agit d’un voyage exécuté ensemble: il signifie alors une affaire à exécuter en commun avec lui. Mais si le père est en position passive, cela annonce hostilité et conflit. De façon similaire, l’ace sexuel avec la fille, qui doit se marier un jour, signifie une grosse perte d’argent; si la fille est déjà mariée, cela veut dire qu’elle quittera son mari, reviendra chez elle et devra être entretenue. Etc. (p. 34-35).
Conclusion
[1] Foucault évoque à ce propos les travaux de Paul Veyne. Veyne rappelle la caractérisation habituelle de la morale chrétienne comme: règle de la monogamie + exclusivité de la procréation + disqualification générale du plaisir sexuel, et montre que ces trois traits étaient présents dans la morale stoïcienne: “se marier et garder sa femme, faire l’amour avec elle pour avoir des enfants, s’affranchir le plus possible des tyrannies du désir sexuel, c’était déjà quelque chose d’acquis pour les citoyens de l’Empire romain avant l’apparition du christianisme” (p. 559).
[2] Dans la discussion, Foucault redit qu’il a changé de conception du pouvoir à partir de SP et de son travail sur les prisons aux XVIIIe et XIXe s., en comprenant alors que le pouvoir n’a peut-être pas pour caractéristique fondamentale, en Occident, d’interdire et de réprimer, mais plutôt de surveiller, de contrôler le comportement des individus, leurs gestes, leur manière de faire, leur résidence, leurs habitudes.
IX. Derniers écrits sur la notion de gouvernementalité
Dans les années 1980, Foucault annonce un livre sur Le gouvernement de soi et des autres, et pendant l’été 1983 il envisage d’écrire un autre livre, court, sur L’art de gouverne, dont l’idée directrice est qu’il convient d’analyser ce qu’il appelle la “fonction-parti”, ie quelque chose comme la structure mentale des hommes de parti.
Ce dernier tournant en direction du problème de savoir ce que c’est que gouverner est en relation directe avec les volumes de l’Histoire de la sexualité: le but de UP et de SdS était de montrer que l’éthique de la subjectivité, dans les sociétés antiques, s’ordonnait autour de la notion de formation de soi, et non de celles de loi, de refoulement ou d’interdit. Les derniers textes de Foucault attestent du souci d’expliquer, avant de mourir, ce qu’il a voulu faire (les principes d’unité de son travail), amis ils attestent tous aussi de ce souci nouveau de lier éthique et politique, gouvernement de soi et gouvernement des autres.
Ce lien entre éthique et politique est exposé par Foucault dans ses cours du Collège de France du 17 février 1982, publiés in Foucault, L’Herméneutique du sujet, Seuil/Gallimard, mars 2001.
Commentaire:
(A) le cours du 6 janvier 1982
(B) le cours du 17 février 1982
(Note de F. Gros = passage de MF à une problématique proprement éthique dans le cours de janvier-mars 82. Ecrire l’histoire du souci de soi comme structure d’autosubjectivation. Suivre les modalités de l’autoconstitution éthique du sujet).
(A) Le cours du 6 janvier 1982: Subjectivité et vérité (Cours publié in Cités 2, Paris, P.U.F. 2000, 143-178).
La question philosophique la plus générale que pose Foucault est la suivante: “dans quelle forme d’histoire se sont noués en Occident les rapports entre ces deux éléments, qui ne relèvent pas de la pratique, de l’analyse historienne habituelle, le “sujet” et la “vérité”? Mais on limitera ici l’analyse de ce cours à la mise en évidence de son hypothèse centrale: celle de l’oubli du souci de soi, de l’epimeleia heautou, notion traduite par les Latins en cura sui, mais négligée maintenant, dit Foucault, par l’historiographie de la philosophie. Cet oubli du souci de soi se serait fait, à l’occasion du “moment cartésien, avec tout un tas de guillemets”, au profit de la notion considérée par tout le monde comme fondatrice de la question du sujet: “la fameuse prescription delphique du gnôthi seauton”. Oubli du souci de soi, mise au premier plan du souci de la connaissance de soi: c’est en changeant de mode fondamental de subjectivation que l’individu moderne s’est constitué en sujet – en sujet assigné essentiellement à une tâche de connaissance. “Il me semble que l’enjeu, le défi que doit relever toute histoire de la pensée, c’est précisément de saisir le moment où un phénomène culturel, d’une ampleur déterminée, peut en effet constituer, dans l’histoire de la pensée, un moment décisif où se trouve engagé jusqu’à notre mode d’être de sujet moderne” (p. 15).
La notion de l’epimeleia heautou n’a pas cessé d’être un principe fondamental pour caractériser l’attitude philosophique presque tout au long de la culture grecque, hellénistique et romaine. Platon. Epicure: “Tout homme, nuit et jour et tout au long de sa vie, doit s’occuper de sa propre âme”. Thérapie de l’âme – essentielle e. g. chez les Cyniques. Centrale chez les Stoïciens (cura sui chez Sénèque et Epictète). Et pas seulement chez les philosophes: “phénomène culturel d’ensemble propre à la société hellénistique et romaine”.
Lorsque ce précepte apparaît en philosophie, c’est autour du personnage de Socrate. Mais chez Socrate, il n’est sans doute pas déjà interprété comme connaissance de soi au sens que cette expression prend à partir du christianisme. Le gnôthi seauton n’avait sans doute pas d’abord pour les Grecs la signification qu’il a prise ensuite: “ce n’était pas la connaisssance de soi qui était prescrite dans cette formule, ni la connaissance de soi comme fondement de la morale, ni la connaissance de soi comme principe d’un rapport aux dieux” (p. 146). C’était peut-être une recommandation rituelle en rapport avec la consultation de Delphes: examine bien en toi-même les questions que tu veux poser. Ou encore, un impératif de prudence, de modestie: se rappeler que l’on n’est qu’un homme et non un dieu. Mais chez Socrate, le souci de soi-même apparaît comme “une sorte d’aiguillon qui doit être planté là, dans la chair des hommes, qui doit être fiché dans leur existence et qui est un principe d’agitation, un principe de mouvement, un principe d’inquiétude permanent au cours de l’existence” (p. 151). Socrate reste l’homme de ce type de souci de soi, davantage que celui du gnôthi seauton).
Dans l’epimeleia heautou, il y a diverses choses: le thème d’une attitude générale, d’une certaine manière d’envisager les choses, de se tenir dans le monde, d’avoir des relations avec autrui; une certaine forme d’attention, de regard. Reporter son regard vers l’intérieur: effectuer un certain nombre d’actions de soi sur soi, par lesquelles on se prend en charge, on se modifie, on se purifie, on se transfigure. Et de là toute une série de pratiques: autant d’exercices qui auront, dans l’histoire de la culture, de la philosophie, de la morale, de la spiritualité occidentale, une très longue destinée. Techniques de méditation. Techniques de mémorisation du passé. Techniques d’examen de conscience. (d’où la possibilité d’une histoire des pratiques de la subjectivité).
“C’est à partir de cette injonction de s’occuper de soi-même que se sont constituées les morales sans doute les plus austères, les plus rigoureuses, les plus restrictives que l’Occident ait connues, et dont je vous répète (…) qu’il ne faut pas les attribuer au christianisme, mais beaucoup plus tôt à la morale des premiers siècles avant notre ère et au début de notre ère (morale stoïcienne, morale cynique, et jusqu’à un certain point aussi morale épicurienne)” (p. 157).
Mais ensuite, dit Foucault, on “oublie” le principe du souci de soi (taxé de repli égoïste), tout en conservant les règles austères qui en accompagnaient l’application et de plus on réinterprète ces règles dans le contexte d’une morale du renoncement à soi. Qu’est-ce qui a fait que cette notion de souci de soi a été négligée dans la manière dont la pensée occidentale a refait sa propre histoire?
La raison la plus essentielle de l’oubli, Foucault la voit dans “quelque chose qui tient au problème de la vérité et de l’histoire de la vérité”. Elle est dans le “moment cartésien “: “Il me semble que le ‘moment cartésien’ (encore une fois avec tout un tas de guillemets) a joué de deux façons. Il a joué de deux façons, en requalifiant philosophiquement le gnothi seauton, et en disqualifiant au contraire l’epimeleia heautou” (p. 158). “Descartes” aurait opéré la première chose en mettant l’évidence au point de départ de la démarche philosophique. “C’est donc à la connaissance de soi, au moins comme forme de conscience, que se réfère la démarche cartésienne” (p. 159. à discuter!). Mais en même temps D. aurait disqualifié le souci de soi. Pendant toute l’Antiquité (jusqu’au NP), jamais le thème de la philosophie (comment avoir accès à la vérité?) et la question de la spiritualité (quelles sont les transformations que je dois accomplir pour avoir accès à la vérité?) n’avaient été séparées (avec l’exception, énorme, d’Aristote). A contrario: “on peut dire qu’on est entré dans l’âge moderne (je veux dire: l’histoire de la vérité est entrée dans sa période moderne) le jour où on a admis que ce qui donne accès à la vérité (…), c’est la connaissance, et la connaissance seulement” (p. 162). D’où “Descartes”. Moment où, sans qu’on lui demande rien d’autre, sans que son être de sujet ait à être modifié ou altéré, le philosophe est capable de reconnaître la vérité, en lui-même et par ses seuls actes de connaissance. La vérité ne s’obtient pas sans conditions pour autant. Mais ces conditions sont internes à l’acte de connaissance.: “c’est de toute façon de l’intérieur de la connaissance que sont définies les conditions d’accès du sujet à la vérité” (p. 163). [1]“La connaissance s’ouvrira simplement sur la dimension indéfinie d’un progrès (…) Telle qu’elle est désormais, la vérité n’est pas capable de sauver le sujet” (p. 163).
De fait, remarque cependant Foucault, la coupure ne s’est pas faite comme cela, brutalement, avec l’individu Descartes. Le coin était enfoncé bien avant; et pas par la science: il faut le chercher du côté de la théologie. En se donnant comme réflexion rationnelle fondant – à partir du christianisme, bien sûr – une foi à vocation universelle, la théologie fondait en même temps le principe d’un sujet connaissant en général – sujet connaissant qui trouvait en Dieu à la fois son modèle, son point d’accomplissement absolu, son plus haut degré de perfection et son Créateur. Il faut donc bien comprendre le conflit qui traverse le christianisme de la fin du Ve s. au XVIIe. “Pendant ces douze siècles, le conflit n’a pas été entre la spiritualité et la science: il a été entre la spiritualité et la théologie” (p. 165). Il n’y a pas pendant toute cette période d’opposition constitutive entre la science et la spiritualité – l’opposition est entre pensée théologique et exigence de spiritualité (à discuter. Rôle de la philosophie et des Facultés des Arts? Mais amplifier encore plus les implications de son hypothèse). “Donc le dégagement ne s’est pas fait brusquement avec l’apparition de la science moderne. Le dégagement, la séparation ont été un processus lent, processus dont il faut plutôt voir l’origine et le développement du côté de la théologie” (p. 165).
En tout état de cause, la spiritualité en Occident a pris trois caractères: elle a admis le postulat que la vérité n’est jamais donnée au sujet de plein droit, mais qu’il doit se modifier pour y avoir accès; elle a admis ensuite que la vérité exigeait une conversion, ie un mouvement qui arrache le sujet à son statut et à sa condition actuels (par l’amour ou par le travail de soi sur soi: Eros et askèsis); enfin elle admis le postulat qu’il se produit alors des effets en retour sur le sujet, à qui la vérité apparaît maintenant comme ce qui donne la béatitude et la tranquillité de l’âme.
Remarque: pour comprendre le sens de ce que tente de faire Foucault à la fin de sa vie, il faudrait en toute rigueur traiter de 3 points: — la critique de la notion traditionnelle de pouvoir – la définition de la tache de l’intellectuel — la mise au premier plan de la notion de gouvernementalité.
La critique de la notion traditionnelle de pouvoir
Cf. l’Entretien avec Jacques Rancière: “Pouvoirs et stratégies”, Les Révoltes logiques, 1977; DE III, 418-428
La définition de la tache de l’intellectuel
“Me demanderait-on comment je conçois ce que je fais, je répondrais: si le stratège est l’homme qui dit: “qu’importe telle mort, tel cri, tel soulèvement par rapport à la grande nécessité de l’ensemble et que m’importe tel principe général dans la situation particulière où nous sommes, eh bien il m’est indifférent que le stratège soit un politique, un historien, un révolutionnaire, un partisan du shah ou de l’ayatollah: ma morale théorique est inverse. Elle est ‘anti-stratégique’: être respectueux quand une singularité se soulève, intransigeant quand le pouvoir enfreint l’universel. Choix simple, ouvrage malaisé…” (“Inutile de se soulever?”, Le Monde, 11-12 mai 1979, 1-2; DE III, 794).
+ Entretien avec Deleuze
(c) la mise au premier plan de la notion de gouvernementalité
[1] + Conditions culturelles (sic. Insister et chercher les sources éventuelles de MF?) = ne pas être “fou” – avoir fait des études – s’inscrire dans un certain consensus scientifique – faire des efforts – ne pas essayer de tromper son public – avoir assez d’argent pour faire de la recherche désintéressée, etc. Mais rien de tout cela ne concerne l’être du sujet en tant que tel.
Conclusion
Foucault et la philosophie
Influence de Nietzsche, Bataille et Blanchot:
Cf. l’Entretien avec Trombadori, 1978; DE IV, 41-95: influence de N, B, B, vus comme “décalés” par rapport à l’université, sous deux formes: la critique de la catégorie de sujet, et la conception de la philosophie comme expérimentation sur soi-même.
“N., Bl. Bat. sont les auteurs qui m’ont permis de me libérer de ceux qui ont dominé ma formation universitaire, au début des années 50: Hegel et la phénoménologie. Faire de la philosophie alors, comme du reste aujourd’hui, cela signifiait principalement faire de l’histoire de la philosophie” (DE IV, 48).
“Je ne me considère pas comme un philosophe. Ce que je fais n’est ni une façon de faire de la philosophie ni de suggérer aux autres de ne pas en faire. Les auteurs les plus importants qui m’ont, je ne dirais pas formé, mais permis de me décaler par rapport à ma formation universitaire, ont été des gens comme Bataille, Nietzsche, Blanchot, Klossowski, qui n’étaient pas des philosophes au sens institutionnel du terme, et un certain nombre d’expériences personnelles, bien sûr.” (…) Pour Nietzsche, Bataille, Blanchot, (…) l’expérience c’est essayer de parvenir à un certain point de la vie qui soit le plus près possible de l’invivable. Ce qui est requis est le maximum d’intensité, et en même temps d’impossibilité” (DE IV, 43).
“L’idée d’une expérience limite, qui arrache le sujet à lui-même, voilà ce qui a été important pour moi dans la lecture de Nietzsche, de Bataille, de Blanchot, et qui a fait que, aussi ennuyeux, aussi érudits que soient mes livres, je les ai toujours conçus comme des expériences directes visant à m’arracher à moi-même, à m’empêcher d’être le même” (DE IV, 43).
La critique de la catégorie de sujet et la formulation de la question de la vérité
Cf. Cours du 6 janvier 1982:
“Appelons, si vous le voulez bien la ‘philosophie’ cette forme de pensée qui s’interroge, non pas bien sûr sur ce qui est vrai et sur ce qui est faux, mais sur ce qui fait qu’il y a et qu’il peut y avoir du vrai et du faux, et que l’on peut ou que l’on ne peut pas partager le vrai du faux. Appelons ‘philosophie’ la forme de pensée qui s’interroge sur ce qui permet au sujet d’avoir accès à la vérité, la forme de pensée qui tente de déterminer les conditions et les limites de l’accès du sujet à la vérité. Eh bien, si l’on appelle cela philosophie, je crois qu’on pourrait appeler ’spiritualité’ la recherche, la pratique, l’expérience par lesquelles le sujet opère sur lui-même les transformations nécessaires pour avoir accès à la vérité. On appellera alors ’spiritualité’ l’ensemble de ces recherches, pratiques et expériences que peuvent être: les purifications, les ascèses, les renoncements, les conversions du regard, les modifications d’existence, etc., qui constituent non pas pour la connaissance, mais pour le sujet, pour l’être du sujet, le prix à payer pour avoir accès à la vérité”. (p. 159).
La question de l’histoire de la vérité est liée à celle de l’histoire des sciences; cf. Trombadori (parallèle entre son accès à l’HS et son accès à Nietzsche, Blanchot, Bataille). Foucault dit que les questions qui se posaient étaient alors:
“dans quelle mesure l’histoire des sciences peut-elle mettre en doute sa rationalité, la limiter et y introduire des éléments extérieurs? Quels sont les effets contingents qui pénètrent une science à partir du moment où elle a une histoire, où elle se développe dans une société historiquement déterminée? D’autres questions suivaient celles-ci: peut-on faire une histoire de la science qui soit rationnelle? Peut-on trouver un principe d’intelligibilité qui explique les diverses péripéties et aussi, le cas échéant, des éléments irrationnels qui s’insinuent dans l’histoire des sciences? (…) Pour moi au contraire les questions se posaient de façon légèrement différente. C’est là où la lecture de Nietzsche a été pour moi très importante: il ne suffit pas de faire une histoire de la rationalité, mais l’histoire même de la vérité. C’est-à-dire que, au lieu de demander à une science dans quelle mesure son histoire l’a rapprochée de la vérité (ou lui a interdit l’accès à celle-ci), ne faudrait-il pas plutôt se dire que la vérité consiste en un certain rapport que le discours, le savoir entretient avec lui-même, et se demander si ce rapport n’est ou n’a pas lui-même une histoire? — Ce qui m’a paru frappant chez Nietzsche, c’est que, pour lui, une rationalité -celle d’une science, d’une pratique, d’un discours – ne se mesure pas par la vérité que cette science, ce discours, cette pratique peuvent produire. La vérité fait elle-même partie de l’histoire du discours et est comme un effet interne à un discours ou à une pratique” (DE IV, 54).
(Question de l’analyse de l’origine de la science dans ce contexte)
“Est-ce qu’au fond une science ne pourrait pas être analysée ou conçue comme une expérience, c’est-à-dire comme un rapport tel que le sujet soit modifié par cette expérience? Autrement dit, ce serait la pratique scientifique qui constituerait à la fois le sujet idéal de la science et l’objet de la connaissance. Et la racine historique d’une science ne se trouverait-elle pas dans cette genèse réciproque du sujet et de l’objet? Quel effet de vérité se produit de cette façon-là? Il en découlerait qu’il n’y a pas une vérité. Ce qui ne veut dire ni que cette histoire est irrationnelle ni que cette science est illusoire, mais confirme au contraire la présence d’une histoire réelle et intelligible, d’une série d’expériences collectives rationnelles qui répondent à un ensemble de règles bien précises, identifiables, au cours desquelles se construit autant le sujet connaissant que l’objet connu” (DE IV, 55).
“Tout ce dont je me suis occupé jusqu’à aujourd’hui concerne, au fond, la façon dont, dans les sociétés occidentales, les hommes ont réalisé ces expériences, sans doute fondamentales, qui consistent à s’engager dans un processus de connaissance d’un domaine d’objets, alors qu’en même temps ils se constituent eux-mêmes comme des sujets ayant un statut fixe et déterminé. Par exemple, connaître la folie en se constituant comme sujet raisonnable (…). Ainsi y a-t-il toujours cet engagement de soi-même à l’intérieur de son propre savoir. Je me suis efforcé en particulier de comprendre comment l’homme avait transformé en objets de connaissance certaines de ces expériences limites: la folie, la mort, le crime. C’est là où on retrouve des thèmes de Georges Bataille..;” (DE IV, 57).
Philosopher comme expérience sur soi:
Cf. l’Entretien de 1980 avec Trombadori:
“Le problème de la vérité de ce que je dis est pour moi un problème très difficile, et même le problème central” (p. 44) (A la fois utilise les méthodes les plus classiques: démonstrations, références, schémas d’intelligibilité, etc. Et cherche à faire qu’on sorte de chaque livre avec une nouvelle expérience de notre modernité).
“Je ne pense jamais tout à fait la même chose pour la raison que mes livres sont pour moi des expériences, dans un sens que je voudrais le plus plein possible. Une expérience est quelque chose dont on sort soi-même transformé. (…) Je suis un expérimentateur, et non pas un théoricien (…) j’écris pour me changer moi-même et ne plus penser la même chose qu’auparavant “(DE IV, 41-42).
(Idée qu’avant d’écrire chaque livre, il ignore quelle méthode il va employer: “Chacun de mes livres est une manière de découper un objet et de forger une méthode d’analyse”; p. 42. Livres d’exploration: HF, NC. Livre de méthode: AS. Et puis: SP, VS. — Mais: “Ce que j’ai écrit n’est jamais prescriptif ni pour moi ni pour les autres. C’est au plus instrumental et rêveur” : p. 42).
(Un livre est une expérience) — “Or une expérience n’est ni vraie ni fausse. Une expérience est toujours une fiction; c’est quelque chose qu’on se fabrique à soi-même, qui n’existe pas avant et qui se trouvera exister après. C’est cela le rapport difficile à la vérité, la façon dont cette dernière se trouve engagée dans une expérience qui n’est pas liée à elle et qui, jusqu’à un certain point, la détruit” (DE IV, 45).
“Il n’y a pas de livre que j’aie écrit sans , au moins en partie, une expérience directe, personnelle” (DE IV, 46).
“Philosopher, c’est se déprendre de soi-même”: cf. l’Introduction de UP, en 1984:
“Quant au motif qui m’a poussé, il était fort simple. (…) C’est la curiosité – la seule espèce de curiosité, en tout cas, qui vaille la peine d’être pratiquée avec un peu d’obstination: non pas celle qui cherche à s’assimiler ce qu’il convient de connaître, mais celle qui permet de se déprendre de soi-même. Que vaudrait l’acharnement du savoir s’il ne devait assurer que l’acquisition des connaissances, et non pas, d’une certaine façon et autant que faire se peut, l’égarement de celui qui connaît? Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu’on ne pense et percevoir autrement qu’on ne voit est indispensable pour continuer à regarder ou à réfléchir. On me dira peut-être que ces jeux avec soi-même n’ont qu’à rester en coulisses; et qu’ils font, au mieux, partie de ces travaux de préparation qui s’effacent d’eux-mêmes lorsqu’ils ont pris leurs effets. Mais qu’est-ce donc que la philosophie aujourd’hui – je veux dire l’activité philosophique – si elle n’est pas le travail critique de la pensée sur elle-même? Et si elle ne consiste pas, au lieu de légitimer ce qu’on sait déjà, à entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement? (…). L’”essai” – qu’il faut entendre comme épreuve modificatrice de soi-même dans le jeu de la vérité et non comme appropriation simplificatrice d’autrui à des fins de communication – est le corps vivant de la philosophie, si du moins celle-ci est encore maintenant ce qu’elle était autrefois, c’est-à-dire une ascèse, un exercice de soi dans la pensée” (p. 15).
Comment interpréter l’évolution de Foucault?
HF: généalogie d’une expérience (geste de partage entre folie et raison)
NV: généalogie du savoir médical sur la folie
MC: “excursus”, “appendice” à HF et NV. Généalogie de la raison (apparition de “l’homme” comme objet de savoir).
AS: prise de distance critique. Histoire “discontinue” et critique radicale du “sujet fondateur” et de la “conscience transcendantale”. Y substituer l’idée de “systèmes d’énoncés”.
OD: analyse des procédures de contrôle et d’organisation des discours au sens étroit (formations discursives). Conception du pouvoir encore “juridique” et comme puissance d’interdire.
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SP: tournant essentiel. Analyse du châtiment comme “problématisation” (fonction sociale complexe), dans une formation non discursive (la prison). Nouvelle conception du pouvoir, comme ensemble de procédures de domination sur les corps. Centrée sur l’étude des espaces, du visible et de la surveillance.
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Histoire de la sexualité: passage au problème de la surveillance de la “chair” et du rôle historique du christianisme.
1. VS. Analyse de la “mise en discours” de la sexualité, critique de l’hypothèse répressive.
2 et 3. UP, SdS. Lien avec éthique et techniques de soi. A partir de là, question de la gouvernementalité.
On a donc:
Expériences de partage / abandon du concept de sujet, de conscience, d’homme / leur substituer: systèmes d’énoncés et organisations du visible dans les formations non discursives / repenser l’individu et la “politique”.
(Prisons
® “histoire” du châtiment
® le “pouvoir” moderne comme “surveillance”
® élargissement de la notion de “pouvoir” (explicité dans VS)
® application à la “sexualité”, vue comme dispositif de pouvoir (surveillance de la chair via sa mise en discours, XVII-Xxes)
® généalogie de l’homme de désir
® confrontation des morales chrétiennes et des morales antiques
® formes de subjectivation et pratiques de soi
® histoire de la vérité)
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MICHEL FOUCAULT, PENSEUR DE L’ESPACE
François Boullant
« Il y aurait à écrire toute une histoire des espaces qui serait en même temps une histoire des pouvoirs – depuis les grandes stratégies de la géopolitique jusqu’aux petites tactiques de l’habitat , de l’architecture institutionnelle, de la salle de classe ou de l’organisation hospitalière, en passant par les implantations économico-politiques. Il est surprenant de voir combien le problème des espaces a mis longtemps à apparaître comme problème historico-politique. » [9]
NOTA BENE : Les chiffres entre crochets renvoient aux textes référencés ; les chiffres entre parenthèses renvoient à des notes. Les deux se trouvent en fin d’article. Dans les pages qui suivent, les textes de Foucault sont ainsi désignés :
- MMP : Maladie mentale et psychologie (PUF, 1954)
- HF : Histoire de la folie à l’âge classique (Plon, 1961)
- NC : Naissance de la clinique (PUF, 1963)
- MC : Les Mots et les choses (Gallimard, 1966)
- AS : L’Archéologie du savoir (Gallimard, 1969)
- OD : L’Ordre du discours (Gallimard, 1971)
- SP : Surveiller et punir, (Gallimard, 1975)
- VS : La Volonté de savoir, (Gallimard, 1976)
- UP : L’Usage des plaisirs, (Gallimard, 1984)
- SS : Le Souci de soi, (Gallimard, 1984)
- DE : Dits et écrits, (4 tomes, Gallimard, 1994)
Écartons tout d’abord trois voies d’accès, intégralement possibles, mais méthodologiquement suspectes :
1 – La première serait purement lexicale et consisterait simplement à repérer et à prélever les apparitions et les occurrences du mot “espace” dans le discours de Foucault, négligeant tout à la fois le contexte spécifique et les causes qui requéraient son apparition. Considération extrinsèque et bien peu éclairante qui nous apprend, puisque ce travail existe (cf . DE, Index des notions), que l’usage du mot est inflationniste là même où la pensée de Foucault le laisse dans une nébuleuse conceptuelle alors qu’il se raréfie et reflue dès lors qu’il devient un authentique enjeu philosophique.
2 – La seconde (combinable avec la première) serait transhistorique et consisterait à coudre ensemble un improbable tissu qui couvrirait toute l’œuvre de Foucault, traquant les occurrences, depuis les premières lignes de MMP jusqu’aux dernières de l’HS… Or une telle méthode en viendrait à nier les ruptures, les réagencements de problématique, fréquents, nous le savons bien, chez Foucault. Les concepts ont une histoire, à l’intérieur même du corpus d’un auteur : ils mutent, s’affinent, se corrigent, se complexifient. Bref, ils changent et ce changement nous enjoint d’être attentifs aux authentiques ruptures plus qu’aux illusoires continuités.
3 – La troisième serait autarcique et consisterait à isoler le concept d’espace, et lui seul. Or dès ses premières apparitions ce concept, nous le verrons, apparaît au sein d’une configuration plus large dans laquelle il se révèle solidaire d’autres concepts. Or avec une mutation majeure de la problématique, cette configuration elle-même se remodèle, se réagence, abandonnant certains champs d’application pour en intégrer d’autres et délaissant de vieilles solidarités pour en faire surgir de nouvelles…
L’approche que nous proposerons, tout en étant attentive aux premiers surgissements d’une thématique de l’espace chez Foucault, visera plutôt à insister sur la rupture qui se produit, dans le milieu des années 70, (très exactement entre 1973 et 1978), autour de SP (1975) et qui va provoquer une réagrégation de toute la thématique foucaldienne autour du concept déterminant de pouvoir : « Pour moi, l’essentiel du travail , c’est une réélaboration de la théorie du pouvoir. », déclare-t-il significativement en 1977 [10]. La citation mise en exergue au tout début de mon propos mérite qu’on s’y attarde un peu. Lorsque Foucault déclare : « Il est surprenant de voir combien le problème des espaces a mis longtemps à apparaître comme problème historico-politique. », pour qui parle-t-il ? et à qui destine-t-il cette remarque critique? A la recherche historique, philosophique, anthropologique ou sociologique? Sans aucun doute, mais plus certainement d’abord à lui-même. Si Foucault a pu être un remarquable penseur de l’espace, il ne l’aura toutefois pas été précocement. En dehors du texte précurseur sur les hétérotopies, sur lequel nous nous attarderons un peu, la thématique de l’espace comme « problème historico-politique » n’émerge qu’assez tardivement.
Toutefois l’espace est bien l’objet d’une préoccupation dans des textes bien antérieurs à SP, mais alors la plasticité de la notion, son application à des champs extrêmement divers et l’absence d’une réelle problématique de l’espace n’autorise pas à parler alors d’une authentique pensée de l’espace, à la fois structurée et cohérente. L’espace désigne alors plutôt un horizon, un ensemble de préoccupations et un chantier pour des investigations. A témoin, donc, ce précieux texte de 1967 sur les hétérotopies, tout à la fois indicateur d’une polarisation forte, mais aussi révélateur de ce que, d’un point de vue “évolutionniste”, nous pourrions nommer les “insuffisances” de ce texte ou, de manière plus neutre – et sans doute plus juste – ses silences. Dans ce texte et ceux qui le précèdent, le statut si déterminant que Foucault donnera ultérieurement à l’espace est alors encore à venir. Il surgira précisément non pas avec SP, mais plutôt à l’occasion des travaux préparatoires de ce texte. La notion d’espace est contemporaine d’un réaménagement majeur de la problématique d’ensemble et solidaire de l’émergence de trois nouveaux concepts : ceux de discipline, de pouvoir, redéfini comme relation de pouvoir (1), de corps, enfin, strictement corrélatif, nous le verrons, de celui d’espace. Ces trois concepts ne sont toutefois pas disjoints : il faut comprendre alors que la discipline est très précisément cette modalité de pouvoir qui insère le corps dans un espace déterminé à des fins déterminées.
Tout pourrait donc bien commencer avec cette conférence, écrite à Tunis et prononcée le 14 mars 1967 au Centre d’études architecturales. En 1967 on est, pardonnez moi de le rappeler, après HF (1961) et NC (1963), très exactement entre MC (1966) et l’AS (1969) – qui n’en est, on le sait, qu’une longue parenthèse méthodologique. Sont à venir l’OD (1971), SP (1975) et la VS (1976). Première étrangeté qu’il faudra bien tenter d’interpréter, Foucault n’autorisera la publication de ce texte que peu avant sa mort, au printemps 1984 [17]. Après un XIXe siècle hanté par le temps, “L’époque actuelle serait peut-être plutôt l’époque de l’espace” affirme d’emblée Foucault. Toutefois, l’espace apparaît alors non comme un thème à explorer mais plutôt comme une réalité constituant l’un des traits majeurs de notre modernité. Si l’espace s’affirme comme une préoccupation majeure, c’est seulement au titre d’une mutation du réel lui-même. Toutefois l’espace, affirme très vite Foucault, a une histoire. Si le Moyen-Âge correspond à un espace de localisation , la Renaissance lui substitue l’espace infiniment ouvert par Galilée, marqué par l’étendue ; l’époque contemporaine lui substitue quant à elle le critère de l’emplacement : « L’emplacement est défini par de relations de voisinage entre points ou éléments ; formellement , on peut les décrire comme des séries, des arbres, des treillis »[17]. Une inquiétude nouvelle en surgit qui marque l’époque. L’espace en effet, souligne Foucault, a été désacralisé théoriquement, mais non pratiquement, en sorte que nous habitons un espace saturé de qualités – il se réfère ici, en un hommage appuyé, à Gaston Bachelard. Le discours propre de Foucault commence précisément là : avec cette idée que l’intérêt porté jusqu’alors à la réflexion sur l’espace ne concernait seulement que l’espace du dedans. Or Foucault entend parler, quant à lui, de l’espace du dehors. Ce texte étrange et fascinant propose alors le néologisme d’hétérotopie. Formé à l’instar de celui d’utopie, et comme son symétrique inversé, le concept d’hétérotopie désigne des lieux ouverts sur d’autres lieux, des lieux dont la mission est de faire communiquer entre eux des espaces. Mais là où les utopies désignent des lieux sans implantation réelle, les hétérotopies sont des lieux effectifs, souligne Foucault, des lieux bien réels qui transcendent les clivages culturels (2) : « sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables »[17]. Il distingue alors entre “hétérotopies de crise” et “hétérotopies de déviation”. Les hétérotopies de crise sont des lieux qui accueillent les individus en état de crise (adolescents, femmes en couches, vieillards… ) et investissent des lieux spécifiques (le collège du XIXe siècle ou le service militaire… ). Mais hétérotopies de crise et hétérotopies de déviation ne coexistent pas dans un même temps et les premières s’estompent alors que s’esquissent les secondes, qui bientôt les remplaceront, accueillant quant à elles « les individus dont le comportement est déviant par rapport à la moyenne ou à la norme exigée »[17] , dans ces lieux spécifiques que sont les maisons de repos, les cliniques psychiatriques, les maisons de retraite ou les prisons. Ce texte, à l’indiscutable pouvoir de séduction, laisse aussi le lecteur ultérieur de Foucault dans un étrange état d’insatisfaction. Que retenir de cette prose tout à la fois rigoureuse et rêveuse, méthodique et erratique? Tout d’abord, et de manière très générale, que l’espace est pleinement déjà un objet légitime d’investigations spécifiques. Ensuite qu’un certain nombre de thèmes font visiblement signe vers des développements à venir (sur les disciplines, sur la norme, sur le pouvoir) et pointent précisément des lieux-objets à explorer (prisons, lieux d’enfermement et de rétention, mais aussi routes, chemins de fer…(3)). Certains concepts déterminants même émergent ici, qui seront puissamment réinvestis dans les problématiques à venir comme celui d’emplacement, appelé à jouer une place centrale dans SP.
En deçà de ce texte précurseur, mais ambigu, d’autres textes font surgir significativement le souci de l’espace autour de la chose littéraire. La littérature, explique Foucault, dans un article paru dans la revue Critique en 1964, a pendant des siècles été assujettie au temps : « Écrire pendant des siècles s’est ordonné au temps (…) Alexandrie, qui est notre lieu de naissance, avait prescrit ce cercle à tout le langage occidental ; écrire, c’était faire retour, c’était revenir à l’origine, se ressaisir du premier moment » [2]. Mais avec la littérature du XXe siècle, explique Foucault, ce lien séculaire se rompt : « Le retour nietzschéen a clos une bonne fois la courbe de la mémoire platonicienne, et Joyce refermé celle du récit homérique. »[2] Or cette mutation se traduit précisément par le fait que « le langage est (ou est devenu) chose d’espace ». Les textes contemporains de Roger Laporte, de Claude Ollier ou de Michel Butor sont alors analysés dans cette perspective : « Tel est le pouvoir du langage, lui qui est tissé d’espace, il le suscite, se le donne par une ouverture originaire et le prélève pour le reprendre en soi. Mais à nouveau il est voué à l’espace : où donc pourrait-il flotter et se poser en ce lieu qui est la page, avec ses lignes et sa surface, sinon en ce volume qui est le livre? » [2] On se souviendra ici que Maurice Blanchot, celui-là même que Foucault a pu nommer « le Hegel de la littérature » avait publié en 1955 un livre important intitulé significativement L’Espace littéraire, que Foucault cite explicitement, et dont il semble ici creuser, à sa manière, le sillon. Si ce qui s’écrit alors témoigne d’une indiscutable préoccupation de l’espace, il faut se garder de toute illusion rétrospective qui verrait ici des textes visionnaires déjà hantés par l’ombre portée du Panoptique… Cet “espace littéraire” en effet est aussi un espace déréalisé, un espace idéel : totalement et strictement immatériel. Nul doute qu’il soit également métonymique et parle pour l’espace tout entier, comme si l’espace littéraire avait alors pour mission d’absorber l’espace réel qui s’y reflétait. De la littérature comme métaphore et du réel comme d’un effet.
Plus loin encore, remarquons que ni l’HF (1961) ni la NC (1963) ne faisaient de l’espace une priorité. L’appréhension de la folie ou le décryptage des maladies ne se déroulaient pas hors de l’espace, pourtant ces analyses restent étrangement vides de toute référence à un espace matériellement situé et précisément déterminé. C’est pourtant bien un espace que hante la nef des fous et le Grand Renfermement aura nécessairement une réalité spatiale. Mais, les murs comme tels, n’ont pas alors la parole et, semble-t-il, pas voie au chapitre. Et il faudra du temps et un changement de perspective avant que Foucault puisse déclarer, par exemple : « Dans le cas de l’École militaire, la lutte contre l’homosexualité et la masturbation est dite par les murs. » [9] L’espace des années soixante reste virtuel ou plus exactement idéel, désert de toute spécification et même, remarquons-le, de tout élément descriptif. Presque décor ou simple toile de fond pour ce qui se déroule essentiellement ailleurs : dans la pensée, dans les mentalités. Le seul espace dans lequel semble se déployer authentiquement la folie est l’espace pictural, et, à nouveau, l’espace littéraire. Bosch ou Bruegel, Sade ou Artaud, Rousseau ou Nietzsche semblent alors parler plus authentiquement de la folie que les murs de l’asile. Dira-t-on que le sujet s’y prêtait moins? L’affirmation est tentante, mais confrontés aux textes ultérieurs sur la folie ou l’hôpital, les textes de cette époque paraissent plutôt avoir négligé délibérément cette composante de l’espace que Foucault jugera plus tard déterminante. C’est alors l’inverse qui se produira : c’est bien à partir des analyses de l’espace autour de SP et de la conception du pouvoir qui les commandait (ou qui en résultait) que Foucault pourra revenir sur la folie à travers, d’une part le séminaire sur le pouvoir psychiatrique (1973-1974)[5], et, d’autre part, la naissance de l’hôpital moderne, principalement à travers l’important cycle de conférences données à Rio de Janeiro (1976-1979)(4).
En 1967, le texte sur les hétérotopies franchit donc une étape. Texte de transition, il est comme un mixte entre les explorations littéraires des années 60 et la découverte des “architectures de surveillance” dans les années soixante-dix. Ce texte est donc un texte pivot et c’est ce qui fait son caractère précieux : encore pris qu’il est dans une perspective largement redevable au structuralisme et, plus lointainement, à l’approche phénoménologique. Mais avec les hétérotopies, l’espace n’est plus immatériel, il commence à avoir une consistance, une épaisseur propre, même s’il reste pris encore dans une mouvance assez nettement structuraliste : « Nous sommes à un moment où le monde s’éprouve, je crois, moins comme une grande vie qui se développerait à travers le temps que comme un réseau qui relie des points et qui entrecroise son écheveau »[17]. Et de fait, dès les premiers mots, Foucault avoue sa dette au structuralisme : « Le structuralisme, ou du moins ce qu’on regroupe sous ce nom un petit peu général, c’est l’effort pour établir, entre des éléments qui peuvent avoir été répartis à travers le temps, un ensemble de relations qui les fait apparaître comme juxtaposés, opposés, impliqués l’un par l’autre, bref, qui les fait apparaître comme une sorte de configuration. ». [17](5). C’est donc bien une définition prioritairement structurale de l’espace qui s’affirme alors, celui-ci n’étant rien d’autre que cet écheveau, que ce tissu qui enchevêtre savamment des zones aux fonctions déterminées et les échangeurs qui les relient. Espace social et politique qui s’affirme dans les formes et le lexique qui présidait à l’analyse des Ménines de Vélasquez, formidable préambule, on s’en souvient, des MC (1966). Mais cet espace est aussi un espace autarcique : jeu de miroirs, économie spéculaire dans laquelle les espaces semblent indéfiniment se renvoyer l’un à l’autre, mais de manière strictement interne. La belle est subtile analyse du miroir au cœur de la conférence de 1967 peut alors apparaître comme métonymique. L’espace tout entier s’y reflète et s’y réplique vertigineusement, indéfiniment. Mais, pour brillante qu’elle soit, l’analyse de l’espace, en quelque sorte, tourne en rond. Ce qui manque dans ce texte, même si elle émerge parfois implicitement, c’est une théorie du pouvoir qui permettrait de corréler l’espace aux disciplines. Disciplines qui, en ce passage précis, semblent être déjà là, mais comme en attente : « Les jésuites du Paraguay avaient établi des colonies dans lesquelles l’existence était réglée en chacun de ses points. Le village était réparti selon une disposition rigoureuse autour d’une place rectangulaire au fond de laquelle il y avait une église ; sur un côté le collège, de l’autre, le cimetière, et puis, en face de l’église, s’ouvrait une avenue qu’une autre venait croiser à angle droit ; les familles avaient chacune leur petite cabane le long de ces deux axes, et ainsi se retrouvait exactement reproduit le signe du Christ. La chrétienté marquait ainsi de son signe fondamental l’espace et la géographie du monde américain. La vie quotidienne des individus était réglée non pas au sifflet, mais à la cloche. Le réveil était fixé pour tout le monde à la même heure, le travail commençait pour tout le monde à la même heure ; les repas à midi et à cinq heures ; puis on se couchait, et à minuit il y avait ce qu’on appelait le réveil conjugal, c’est-à-dire que, la cloche du couvent sonnant, chacun accomplissait son devoir. » [17].
Or sept ans plus tard, c’est exactement ce même exemple de la colonie de jésuites paraguayenne que Foucault reprendra, dans son séminaire sur le pouvoir psychiatrique (1973-1974), pour illustrer, cette fois explicitement, les disciplines avec, à l’horizon, la nouvelle théorie du pouvoir qu’elles requièrent. La colonie paraguayenne devient alors sans ambiguïté le paradigme même de l’ordre disciplinaire. En 1978, la mutation est accomplie. Entre espace et pouvoir le lien est désormais indéfectible : « Or il m’a paru que c’est tout de même une chose importante de voir comment l’espace faisait justement partie de l’histoire, c’est-à-dire comment une société aménageait son espace et y inscrivait les rapports de force. En cela, d’ailleurs, rien d’original ; des historiens, par exemple de l’agriculture, ont bien montré comment les distributions spatiales ne faisaient rien d’autre que de traduire, d’une part, et d’appuyer, d’inscrire d’ancrer, d’autre part des rapports de pouvoir, des relations économiques… Il m’a paru important de montrer comment, dans la société industrielle, la société de type capitaliste qui se développe à partir du XVIe siècle , il y a eu une nouvelle forme de spatialité sociale, une certaine manière de distribuer socialement, politiquement, des espaces, et qu’on peut faire toute l’histoire d’un pays, d’une culture, ou d’une société, à partir de la manière dont l’espace y est valorisé et distribué. » [13]. En 1982, plus cursivement, il déclare : « L’espace est fondamental dans tout exercice du pouvoir. » [16]. Dans l’HF, on s’en souvient, Foucault s’attardait sur cette scène mythique, “fondatrice de la psychiatrie moderne” dans laquelle Pinel débarrassait de leur chaînes les fous de Bicêtre. Par un tour qui lui est familier, Foucault treize ans plus tard va opposer à cette scène, à la gloire parfois ambiguë, une tout autre image symbolique : celle de la manie du roi George III et de la stratégie imaginée par Pinel pour sa guérison (1788). Or ce que cette nouvelle scène a de singulier, c’est le renversement, cette “scène de dé-couronnement”, que commente longuement Foucault, à l’issue duquel le roi sera déclaré guéri. C’est sur le scénario disciplinaire qu’insiste ici Foucault : « Le roi doit être rendu soumis, mais par un pouvoir disciplinaire anonyme et discret, tout à fait différent du pouvoir souverain où s’indiquent les signes fulgurants du pouvoir ». Autre approche de la folie qui cible prioritairement les procédures disciplinaires et fait à l’espace une place nouvelle : « Il ne s’agit pas d’analyser la psychiatrie à partir de l’institution, mais à partir du fonctionnement du pouvoir disciplinaire » déclare alors significativement Foucault. De fait, le séminaire sur le pouvoir psychiatrique mettra les disciplines résolument au centre de ses analyses en un long développement préalable qui examine ce que Foucault nomme le “soubassement disciplinaire de l’asile”. Et pour la première fois, Foucault explore l’espace asilaire comme tel. Pour la première fois aussi il évoque le Panopticon de Bentham, ce “diagramme de pouvoir”, cette “utopie-programme”, qui jouera le rôle qu’on sait dans SP : « Mais le panoptisme ne doit pas être compris comme un édifice onirique : c’est le diagramme d’un mécanisme de pouvoir ramené à sa forme idéale ; son fonctionnement abstrait de tout obstacle , résistance ou frottement, peut bien être présenté comme un pur système architectural et optique : c’est en fait une figure qu’on peut et qu’on doit détacher de tout usage spécifique ». Le schéma panoptique triomphe, explique-t-il : visibilité permanente (comme facteur de la guérison), surveillance centrale (le bâtiment directorial est au centre du dispositif des pavillons en rez-de-chaussée), isolement cellulaire, enfin les modalités punitives : personnel ou instruments (Foucault insiste ici particulièrement sur les instruments coercitifs : chaise fixe, manchons, camisole, cercueil d’osier, collier à pointes… etc. ). Insistance encore sur le pouvoir propre du psychiatre. L’asile, explique Foucault, “c’est le corps du psychiatre étendu, gonflé”. A travers le dispositif architectural, il est présent partout : “Il doit tout voir et on doit tout lui rapporter.” Comme pour la prison, Foucault insiste enfin sur le réseau d’écriture rendu possible par ce dispositif spatial : l’hôpital psychiatrique est aussi et surtout le lieu de prélèvement d’un savoir. A l’hôpital, à l’asile psychiatrique, en prison, le dispositif architectural et l’ordre disciplinaire, qui tout à la fois l’inspire et en découle, seront à l’origine de ce que Foucault nommera dans SP le “déblocage épistémologique” de ces sciences humaines qui trouvent là leur lieu de naissance : médecine, psychiatrie, criminologie. Tel est le thème que Foucault nommera alors “inversion fonctionnelle des disciplines” et qui permet de penser, au-delà de leur fonction disciplinaire, leur fonction rigoureusement productive et positive : « Le savoir psychiatrique s’est formé à partir du champ d’une observation exercée pratiquement et exclusivement par des médecins, alors qu’ils détenaient le pouvoir à l’intérieur d’un champ institutionnel fermé qui était l’asile, l’hôpital psychiatrique. » [4]. La modalité de l’examen est celle dans laquelle se prélève ce savoir dans l’institution. Notion transversale qui relie tous les lieux disciplinaires. Modalité spatialisante qui a dans l’espace même sa condition de possibilité : « L’examen, c’est la surveillance permanente, classificatrice, qui permet de répartir les individus, de les juger, de les évaluer, de les localiser et, ainsi, de les utiliser au maximum. A travers l’examen, l’individualité devient un élément pour l’exercice du pouvoir. » [12] Mais c’est encore sous forme spatiale que le savoir va se distribuer, se communiquer et se capitaliser. Foucault va s’intéresser au rôle du tableau dans les disciplines, faisant volontairement jouer le double sens du mot : « La construction de tableaux a été un des grands problèmes de la technologie scientifique, politique et économique du XVIIIe siècle : aménager les jardins de plantes et d’animaux, et bâtir en même temps des classifications rationnelles des êtres vivants ; observer, contrôler, régulariser la circulation des marchandises et de la monnaie et construire par là même un tableau économique qui puisse valoir comme principe d’enrichissement ; inspecter les hommes, constater leur présence et leur absence, et constituer un registre général et permanent des forces armées ; répartir les malades, les séparer les uns des autres, diviser avec soin l’espace hospitalier et faire un classement systématique des maladies : autant d’opérations jumelles où les deux constituants – distribution et analyse, contrôle et intelligibilité – sont solidaires l’un de l’autre »[1]. Ainsi répartir des hommes, des plantes ou des animaux dans un espace et distribuer des données numériques dans les colonnes d’un tableau seraient les deux faces d’une même opération, parce qu’issues d’une même épistémé : « Tactique, ordonnancement spatial des hommes ; taxinomie, espace disciplinaire des êtres naturels ; tableau économique, mouvement réglé des richesses ». Dans la manœuvre militaire, dans la parade, dans l’exercice, dans la répartition de l’espace disciplinaire (école ou hôpital, caserne ou prison), se retrouve cette même volonté de classer, de répartir en ordonnant, en hiérarchisant. Classer pour comprendre et comprendre parce qu’on a préalablement classé. Savoir et pouvoir : « Le tableau, au XVIIe siècle, c’est à la fois une technique de pouvoir et une procédure de savoir ».
Foucault va alors proposer de penser sciemment l’espace contre le temps. La disqualification de l’espace, héritée de l’histoire, exige, explique-t-il, de penser désormais positivement l’espace et, corrélativement, de mettre entre parenthèses ou plutôt de minorer volontairement toute thématique temporelle, en dépit de ses références prestigieuses – et peut-être à raison même de ces références prestigieuses. Le discours philosophique porte en effet, au regard de Foucault, la responsabilité historique de cette disqualification. A la fin du XVIIIe siècle, souligne-t-il, un renversement se produit et la philosophie se voit contester, par la physique théorique et pratique, son exclusivité à parler du cosmos et de l’espace infini. La philosophie alors se rabattra sur une problématique du temps devenue son privilège exclusif : « Depuis Kant, ce qui pour le philosophe est à penser, c’est le temps. Hegel, Bergson, Heidegger. Avec une disqualification corrélative de l’espace qui apparaît du côté de l’entendement, de l’analytique, du conceptuel, du mort, du figé, de l’inerte. » [9] A contrario, la pensée positive de l’espace, Foucault ira la chercher chez les historiens, et plus particulièrement chez les historiens de l’École des Annales (il cite M. Bloch et F. Braudel, précurseurs de l’analyse des espaces ruraux et des espaces maritimes ; il cite encore Ariès et ses analyses de l’habitat domestique [9]). Réhabiliter l’espace est donc prioritaire, mais il faut aller plus loin et de courber, en quelque sorte, le bâton dans l’autre sens : « Métaphoriser les transformations du discours par le biais d’un vocabulaire temporel conduit nécessairement à l’utilisation du modèle de la conscience individuelle, avec sa temporalité propre. Essayer de déchiffrer, au contraire, à travers des métaphores spatiales, stratégiques permet de saisir précisément les points par lesquels les discours se transforment dans, à travers et à partir des rapports de pouvoir. »[9]. Ainsi naît une tactique visant à privilégier délibérément partout les métaphores spatiales pour se déprendre de cette « fascination hégélienne dans laquelle on était enfermé »[13]. La langue même est un piège. La conception temporelle issue des philosophies de la conscience et du primat du sujet pensant a façonné puissamment la langue elle-même qui est désormais une matrice à reproduire indéfiniment le même schème : « Qui n’envisagerait l’analyse des discours qu’en termes de continuité temporelle serait nécessairement amené à l’analyser et à l’envisager comme la transformation interne d’une conscience individuelle. »[9]. D’où cette volonté, d’inspiration nietzschéenne, de casser le moule en subvertissant la langue même. Briser cette sujétion en faisant systématiquement triompher le schème spatial sur le schème temporel, telle est la stratégie que Foucault esquisse ici et aux métaphores spatiales sera dévolu le rôle de féconder une autre problématique : « Dès lors qu’on peut analyser le savoir en termes de région, de domaine, d’implantation, de déplacement, de transfert, on peut saisir le processus par lequel le savoir fonctionne comme un pouvoir et en reconduit les effets. »[9]. Répondant toutefois vigoureusement à l’une des questions qui lui était posée sur la prolifération des métaphores spatiales dans son propre discours, Foucault, les reprenant une à une, soulignera significativement qu’elles ne sont jamais purement géographiques mais toujours déjà politiques, économiques ou juridiques. Telles sont les notions de territoire, de champ, de domaine, de sol, de région, d’horizon, etc. Cette géographie-là n’est pas la plate géographie physique pérenne mais bien plutôt une sorte de géopolitique : « Plus je vais, plus il me semble que la formation des discours et la généalogie du savoir ont à être analysées à partir non des types de conscience, des modalités de perception ou des formes d’idéologies, mais des tactiques et des stratégies de pouvoir. Tactiques et stratégies se qui se déploient à travers des implantations, des distributions, des découpages des contrôles de territoires, des organisations de domaines qui pourraient bien constituer une sorte de géopolitique »[9]. Ainsi l’espace, et lui seul, sera apte à poser le problème du pouvoir : « La description spatialisante des faits de discours ouvre sur l’analyse des effets de pouvoir qui leur sont liés. »[7] Mais cet espace à penser, précise Foucault, n’est ni l’espace naturel, ni l’espace culturel mais un espace de part en part politique : celui-là même qui est puissamment façonné par le pouvoir : « L’espace prédétermine une histoire qui en retour le refond, et se sédimente en lui. L’ancrage spatial est une forme économico-politique qu’il faut étudier en détail. »[9].
Dans cet entretien majeur de 1977 qui escorte significativement la réédition en français, sous l’égide de deux historiens, du Panopticon de Bentham [9], Foucault relate l’itinéraire qui l’a conduit à découvrir ce texte pratiquement méconnu (6). A l’origine de cette trouvaille, il y a, explique-t-il, une recherche sur la médecine clinique et l’architecture hospitalière dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : « Je voulais savoir comment le regard médical s’était institutionnalisé ; comment il s’était effectivement inscrit dans l’espace social ; comment la nouvelle forme hospitalière était à la fois l’effet et le support d’un nouveau type de regard. Et en examinant les différents projets architecturaux qui ont suivi le second incendie de l’Hôtel-Dieu, en 1772, je me suis aperçu à quel point le problème de l’entière visibilité des corps, des individus, des choses sous un regard centralisé, avait été l’un des principes directeurs les plus constants. Dans le cas des hôpitaux, ce problème présentait une difficulté supplémentaire : il fallait éviter les contacts, les contagions, les proximités et les entassements, tout en assurant l’aération et la circulation de l’air : à la fois diviser l’espace, et le laisser ouvert, assurer une surveillance qui soit à la fois globale et individualisante, tout en séparant soigneusement les individus à surveiller. Longtemps, j’ai cru qu’il s’agissait de problèmes propres à la médecine du XVIIIe siècle et à ses croyances. Par la suite, en étudiant les problèmes de pénalité, je me suis aperçu que tous les grands projets de réaménagement des prisons (…) reprenaient le même thème, mais cette fois, sous le signe presque toujours rappelé de Bentham. Il n’était guère de textes, de projets concernant les prisons où ne se retrouvât le « truc » de Bentham. A savoir le panoptique. »[9]. Il est clair ici que c’est cette nouvelle prise en compte de la concrétude, de la matérialité de l’espace qui va permette de tisser des liens entre espace carcéral, espace hospitalier et espace asilaire. Plus loin même, c’est tous les espaces disciplinaires qui sont solidaires et homogènes : « Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons? »[1]. Tous ces espaces ont en commun la préméditation et Foucault insistera toujours, comme Bentham lui-même, sur la polyvalence du panoptique : hôpital, prison, asile, usine, caserne (7). Le panoptique se prête à toutes les fonctions parce que la surveillance, ce contrôle fin et individualisé fondé sur le regard, passe par ce que Foucault nomme la « visibilité isolante ». L’espace est agencé, divisé en dispositifs savants qui règlent a priori les circulations, prescrivent ou proscrivent les déplacements, régulent les flux. Dispositif de pouvoir, donc, dont le modèle est triple : militaire et religieux et médical.
1) Les pratiques disciplinaires doivent beaucoup aux ordres religieux. D’une certaine manière elles en sont la transposition dans une autre ordre de finalité : « A l’intérieur des schémas anciens, les nouvelles disciplines n’ont pas eu de peine à se loger ; les maisons d’éducation et les établissements d’assistance prolongeaient la vie et la régularité des couvents dont elles étaient les annexes »[1]. Dès 1973, Foucault pointe les éléments à partir desquels la discipline monastique va pouvoir servir les disciplines. Il fait remonter les disciplines aux réformes des Bénédictins (XIe – XIIe siècles), à la réforme cistercienne, aux pratiques des dominicains et des jésuites. Autant d’« îlots disciplinaires », explique Foucault, qui constituent des vecteurs d’innovation sociale à l’intérieur des systèmes de souveraineté : « Ces îlots sont restés latéraux dans le plasma général des systèmes de souveraineté. » C’est pourtant à travers eux que va se mettre en place « une nouvelle société disciplinaire se substituant à une société de souveraineté. » Ainsi les sociétés charitables anglaises ont-elles joué un grand rôle dans l’extension urbaine du tissu disciplinaire. Un mouvement d’inspiration protestante comme celui des quakers sera même directement à l’origine de l’institution carcérale à travers la création de la prison de Walnut Street (1790). Les pratiques religieuses seront enfin réinvesties dans cette “discipline du minuscule” qui occupe une place de choix dans ce que Foucault a pu nommer une “nouvelle « microphysique » du pouvoir”. Dans une belle page de SP, il va explorer l’importance des “petites choses” et le rôle du détail, si déterminant dans cet ordre carcéral qui s’inaugure : « La discipline est une anatomie politique du détail »[1]. Refaisant alors la généalogie du détail, Foucault en souligne la filiation religieuse : « Le détail était depuis longtemps déjà une catégorie de la théologie et de l’ascétisme. » Et c’est bien ce détail qui transposé viendra irriguer les nouveaux rites pénitentiaires : « La minutie des règlements, le regard vétilleux des inspections, la mise sous contrôle des moindres parcelles de la vie et du corps donneront bientôt, dans le cadre de l’école, de la caserne, de l’hôpital ou de l’atelier, un contenu laïcisé, une rationalité économique ou technique à ce calcul mystique de l’infime et de l’infini. »[1]. Dernière pièce de choix du dispositif carcéral, la cellule elle-même opère une ahurissante suture : « La cellule, cette technique du monachisme chrétien et qui ne subsistait plus qu’en pays catholique, devient, dans cette société protestante l’instrument par lequel on peut reconstituer à la fois l’homo oeconomicus et la conscience religieuse. »[1].
2) Foucault remonte au camp romain pour montrer à quel point l’armée a marqué l’utilisation de l’espace utile et a pu ainsi créer des ancrages qui vont pouvoir s’étendre bien au-delà d’elle-même. Pourtant, insiste-t-il, ni l’Antiquité ni le Moyen-Âge n’ont connu des États militaires : « L’organisation spatiale de la féodalité n’était pas une organisation militaire. »[13]. Les armées, poursuit-il, sont alors transitoires. Ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle que commencent à apparaître des armées permanentes qui impliquent une localisation, une implantation précise : « L’armée est devenue une espèce de modèle spatial ; les plans quadrillés des camps, par exemple, deviennent le modèle de villes, de villes quadrillées qu’on voit apparaître sous la Renaissance en Italie, puis au XVIIe siècle en Suède, en France, en Allemagne aussi. »[13]. Émerge alors la tentation de constituer une société sur le modèle de l’armée : « Il y a eu un rêve de société militaire dont l’État napoléonien a été une expression et dont l’État prussien en a été l’autre ». En fait, le modèle militaire du quadrillage sévit partout et fournit l’outil et le schéma de la disciplinarisation des individus. Foucault explique que la naissance du fusil a exigé une spécialisation du soldat qui passe par une spatialisation du soldat, et ce, doublement : d’une part parce que l’exercice et les manœuvres militaires (qui naissent à ce moment-là) reposent, d’une part, sur l’aménagement d’une aire spécialisée et rigoureusement délimitée et aménagée et, d’autre part, sur le traitement du corps humain comme fragment d’espace mobile : machine articulée et automate obéissant : « La discipline militaire commence à partir du moment où l’on enseigne au soldat à se placer, à se déplacer, à être là où il faut être. »[12] D’obscurs militaires ont alors pu avoir un rôle plus déterminant pour le devenir de nos sociétés que les prestigieux théoriciens du contrat social : « Pendant que les juristes ou les philosophes cherchaient dans le pacte un modèle primitif pour la construction ou la reconstruction du corps social, les militaires et avec eux les techniciens de la discipline élaboraient les procédures pour la coercition individuelle et collective des corps. »[1].
3) La santé publique, enfin, repose sur une politique de l’espace. Plus exactement Foucault montre que son essor n’a été possible que sur la base d’une spatialisation. A l’extérieur, c’est elle qui commande les grandes stratégies de quadrillage spatial mises en place au XVIIe siècle pour juguler la peste (c’est sur cette évocation, on s’en souvient, que débute le chapitre sur le panoptisme dans SP). « Cet espace clos, découpé, surveillé en tous ses points, où les moindres mouvements sont contrôlés, où tous les événements sont enregistrés, où un travail ininterrompu d’écriture relie le centre et la périphérie, où le pouvoir s’exerce sans partage, selon une figure hiérarchique continue, où chaque individu est constamment repéré, examiné et distribué entre les vivants, les malades et les morts – tout cela constitue un modèle compact du dispositif disciplinaire. »[1]. La peste constitue un désordre qu’il faut combattre par l’ordre disciplinaire. A l’intérieur, Foucault va montrer l’enjeu de la spatialisation de l’hôpital moderne : « L’architecture hospitalière doit être le facteur et l’instrument de la cure hospitalière. »[12]. A l’origine de l’hôpital moderne, en effet, deux causes vont se combiner, tout en étant parfaitement hétérogènes l’une à l’autre. Ce sont, d’une part, cet événement épistémique que constitue la transformation du savoir médical et, d’autre part, cet événement qui va consister en l’aménagement du vieil hospice médiéval, refuge et lieu d’accueil plus que de traitement, en un lieu thérapeutique. Or dans cette transformation, le vecteur opérant va être l’hôpital militaire. L’hôpital civil va en effet s’inspirer de l’aménagement de l’hôpital militaire : « L’introduction de mécanismes disciplinaires dans l’espace désordonné de l’hôpital allait permettre sa médicalisation. »[12]. Cette spatialisation implique à la fois une réflexion sur l’implantation de l’hôpital dans le tissu urbain et un aménagement des espaces intérieurs qui va individualiser le malade en l’isolant et qui prendra en compte les circulations de l’air, le traitement du linge et du mobilier, etc. Le pouvoir du médecin ou du psychiatre dans l’hôpital psychiatrique, la gestion et la circulation de l’information dans l’hôpital peuvent ainsi apparaître comme des conséquences des dispositions proprement spatiales. Mais cette médicalisation déborde l’hôpital proprement dit pour atteindre la ville tout entière : « La ville avec ses principales variables spatiales apparaît comme un lieu à médicaliser. »[14]. La politique de la santé vise cette fois des populations tout entières et donne lieu à des projets concertés d’urbanisme : « L’emplacement des différents quartiers, leur humidité, leur exposition, l’aération de la ville tout entière, son système d’égouts et d’évacuation des eaux usées, l’emplacement des cimetières et des abattoirs, la densité de la population, tout cela constitue des facteurs jouant un rôle décisif sur la mortalité et la morbidité des habitants. »[14]. Ceci explique pourquoi Foucault fait du médecin un spécialiste de l’espace : « Ils ont été, avec les militaires, les premiers gestionnaires de l’espace collectif. »[9]. Les médecins sont les premiers à poser en effet le problème des emplacements, des coexistences, des résidences et des déplacements.
Or ces trois courants vont venir converger dans ce que Foucault nomme les disciplines au sens où « La discipline procède d’abord à la répartition dans l’espace »[1]. « Comment surveiller quelqu’un, comment contrôler sa conduite, son comportement, ses aptitudes, comment intensifier sa performance, multiplier ses capacités, comment le mettre à la place où il sera le plus utile : voilà ce qu’est, à mon sens, la discipline »[15]. Les disciplines vont alors entrecroiser le religieux, le militaire et le médical en un syncrétisme propre auquel renvoie le concept même de panoptisme. Cet entrecroisement des disciplines est assez marqué par Foucault lorsqu’il évoque, sous forme de devinette, une institution dont il tait soigneusement le nom et la fonction et dont il lit seulement le règlement – Il s’agit en fait de l’usine-couvent de Jujurieu (Ain, 1840) [4]. Si ces institutions, en effet, se ressemblent tant, c’est qu’elles ont un socle commun : le socle disciplinaire. Les disciplines sont donc ces techniques de pouvoir qui répartissent les individus dans un espace donné à une fin donnée. Mais dans l’ordre disciplinaire, explique Foucault, la fin ne consiste pas en l’extorsion d’un produit externe mais d’abord en ce dressage du corps qui va constituer l’individu disciplinaire. Ce que les disciplines ont en commun, c’est, outre leur convergence historique, cette nouvelle politique de l’espace qui les caractérise et les sous-tend : l’espace, fixe, arraisonne, assujettit des corps : « A l’époque actuelle, toutes ces institutions – usine, école, hôpital psychiatrique, hôpital, prison – ont pour finalité non pas d’exclure mais au contraire de fixer les individus. L’usine n’exclut pas les individus, même en les enfermant ; elle les fixe à un appareil de normalisation des individus. Il en va de même de la maison de correction ou de la prison. Même si les effets de ces institutions sont l’exclusion de l’individu, elles ont comme finalité première de fixer les individus dans un appareil de normalisation des hommes. L’usine, l’école, la prison ou les hôpitaux ont pour objectif de lier l’individu à un processus de production, de formation ou de correction des producteurs »[4]. Mais le socle de ces nouvelles implantations ou “fixations”, c’est l’espace social tout entier : un espace qui, lui aussi, dans le même temps, se stabilise : « Mais l’espace social a commencé à se stabiliser dans les sociétés occidentales à partir du XVIe ou du XVIIe siècle avec des organisations urbaines, des régimes de propriétés, des surveillances, des réseaux routiers… Ç’a été le moment où on a arrêté les vagabonds, enfermé les pauvres, empêché la mendicité, et le monde s’est figé. Mais il n’a pu se figer qu’à la condition qu’on institutionnalise des espaces de types différents pour les malades, pour les fous, pour les pauvres, qu’on distingue des quartiers riches et des quartiers pauvres, des quartiers malsains et des quartiers confortables… Cette différenciation d’espaces fait partie de notre histoire et en est certainement l’un des éléments communs. »[13]. On comprend mieux comment se compose et se complète ici cette “histoire de l’espace” esquissée à grands traits, en 1967 dans le texte sur les hétérotopies. En s’inscrivant dans le cadre d’une théorie du pouvoir renouvelée, l’histoire de l’espace devient celle du déploiement des fonctions de pouvoir. Mais l’espace alors n’est plus ce milieu neutre, atemporel et universel, qu’il n’a d’ailleurs jamais été. L’espace n’est ni une donnée immédiate ni une donnée naturelle. D’où l’idée que son histoire inclut des mutations. Les sociétés, explique Foucault, se distribuent au long de l’histoire en sociétés à bannissement, sociétés à réparation, sociétés torturantes et sociétés enfermantes « selon la manière qu’elles ont de se débarrasser, non pas de leurs morts, mais de leurs vivants » (Foucault reviendra à plusieurs reprises sur cette périodisation qu’il complétera et affinera).
TYPES DE SOCIÉTÉ
PÉRIODE HISTORIQUE
CARACTÈRES
SAVOIR MOBILISÉ
Sociétés à bannissement
Antiquité grecque
Chasser / Exiler un individu.
Épreuve
Sociétés à rachat ou à réparation
Société germanique
(Moyen-Âge)
Compensation :
conversion d’un dommage en une dette.
Enquête
Sociétés massacrantes
(ou purifiantes)
Sociétés occidentales
(fin Moyen-Âge)
Assassinats / Tortures / Marquages / Punitions / Peine de mort / Meurtre rituel / Rituel punitif ou purificatoire.
Enquête
Sociétés enfermantes
Société capitaliste
(XVIe – XVIIIe s.)
Incarcération
(“Naissance” de la prison)
Examen
En une remarque cursive qui constitue un vertigineux mais fécond raccourci, Foucault déclarait en 1978 : « Il est certain qu’on vit maintenant dans un monde plein : la terre est devenue ronde, et elle est devenue surpeuplée. (…) La pratique de l’enfermement me paraît l’une des conséquence de cette existence d’un monde plein et d’un monde fermé. L’enfermement est une conséquence de la fécondité de la terre, pour parler vite. »[13]. Ainsi, la réflexion sur l’espace se déploie sur la toile de fond de cet espace ultime qu’est la terre. Or la terre, non plus, n’est pas un invariant. Les sociétés anciennes bannissaient, expulsaient les fous et les criminels comme le feront encore les sociétés médiévales, dévoilant ainsi un espace indéfiniment ouvert : « Il y avait donc toujours polymorphie ou polyvalence des espaces, distinction des espaces et du vide, de l’extérieur, de l’indéfini. »[13]. Les sociétés modernes, quant à elles, enfermeront, traduisant par là une mutation historico-politique décisive. Les espaces alors semblent se distribuer politiquement comme des entités gigognes : « L’objet de mon histoire, c’est un peu la colonisation impérialiste à l’intérieur de l’espace européen lui-même. »[13]. L’espace n’est plus illimité, il ne s’étend plus indéfiniment et irrésistiblement vers l’extérieur, il se divise à l’intérieur en enclaves hermétiques et hiérarchisées. « C’est que, me semble-t-il, à la fin du XVIIIe siècle, l’architecture commence à avoir partie liée avec les problèmes de la population, de la santé, de l’urbanisme. Auparavant, l’art de construire répondait surtout au besoin de manifester le pouvoir, la divinité, la force. Le palais et l’église constituaient les grandes formes auxquelles il faut ajouter les places fortes ; on manifestait sa puissance, on manifestait le souverain, on manifestait Dieu. L’architecture s’est longtemps développée autour de ces exigences. Or, à la fin du XVIIIe siècle, de nouveaux problèmes apparaissent : il s’agit de se servir de l’aménagement de l’espace à des fins économico-politiques. »[9]. Toutefois, l’architecture elle-même recèle un piège. Foucault insiste sur le fait qu’elle n’est jamais auto-explicative. Ultime point d’insertion du pouvoir et matrice à son tour d’un pouvoir, elle doit pourtant n’être analysée que d’ailleurs. Ce qui est déterminant, c’est donc toujours le pouvoir : « À partir du XVIIIe siècle, tout traité qui envisage la politique comme l’art de gouverner les hommes comporte nécessairement un ou plusieurs chapitres sur l’urbanisme, les équipements collectifs, l’hygiène et l’architecture privée. »[16]. Ce n’est pas l’architecture, explique Foucault dans un texte de 1982, mais la police entendue comme rationalité de gouvernement : « C’est vrai que, pour moi, l’architecture, dans les analyses très vagues que j’ai pu en faire, constitue uniquement un élément de soutien, qui assure une certaine distribution des gens dans l’espace, une canalisation de leur circulation, ainsi que la codification des rapports qu’ils entretiennent entre eux. L’architecture ne constitue donc pas seulement un élément de l’espace : elle est précisément pensée comme inscrite dans un champ de rapports sociaux, au sein duquel elle introduit un certain nombre d’effets spécifiques. »[16].
Foucault a été très frappé par la remarque du juriste allemand Julius, collègue de Hegel à l’université de Berlin, et qui écrit en 1828 des Leçons sur les prisons. Dans l’important cycle de conférences de 1973, La vérité et les formes juridiques, Foucault cite longuement Julius : « Les architectes modernes, écrit-il, sont en train de découvrir une forme qui n’était pas connue auparavant . Jadis, dit-il en se référant à la civilisation grecque, la grande préoccupation des architectes était de résoudre le problème de savoir comment rendre accessible le spectacle d’un événement , d’un geste, d’un seul individu au plus grand nombre de personnes. »[4]. Et Julius évoque alors le sacrifice religieux, le théâtre antique, les orateurs et les jeux du cirque en constatant que la société forge son unité autour de ces spectacles. Plus tard les églises encore reproduiront ce même principe. Longtemps les sociétés auront fonctionné ainsi, jusqu’à la rupture qui consacre la naissance de l’époque moderne et qui se caractérise par l’inversion du schéma antique : « On veut faire que le plus grand nombre de personnes soit offert comme spectacle à un seul individu chargé de les surveiller. » écrit encore Julius. A une “architecture du spectacle”, commente Foucault succède une “architecture de la surveillance”; mutation historique décisive et cependant inaperçue, excepté de Julius, qui peut écrire avec une rare clairvoyance : « Il ne s’agit pas d’un simple problème d’architecture (…) cette différence est capitale dans l’histoire de l’esprit humain ». Or si Bentham est indiscutablement l’inventeur du dispositif panoptique, de la « machine panoptique », Foucault va faire ici de Julius le premier théoricien du panoptisme comme technique de pouvoir : « Or, dit Julius, l’apparition de ce problème architectural est corrélative de la disparition d’une société qui vivait sous la forme d’une communauté spirituelle et religieuse et de l’apparition d’une société étatique. L’État se présente comme une certaine disposition spatiale et sociale des individus, dans laquelle tous sont soumis à une seule surveillance. »[4]. Cette confrontation de deux époques, de deux formes de société se symbolise donc dans l’affrontement de ces deux architectures : le théâtre grec et le panoptique, pourrait-on dire schématiquement. L’évocation pourrait se terminer sur cette remarque issue de SP : « Nous sommes bien moins grecs que nous le croyons. Nous ne sommes ni sur les gradins, ni sur la scène, mais dans la machine panoptique, investis par ses effets de pouvoir que nous reconduisons nous-mêmes puisque nous en sommes un rouage ».
Évoquant un peu plus tard les travaux de Philippe Ariès, Foucault soulignera la naissance d’un espace domestique longtemps indifférencié jusqu’au XVIIIe siècle : dans l’habitat privé, chacune des pièces est rigoureusement polyvalente mais elles vont peu à peu se spécialiser, se spécifier en pièces à usage unique (cuisine, salle à manger, chambre des parents, chambre des enfants… )[9]. C’est donc une histoire de l’espace et des espaces qui lui sont contigus que Foucault esquisse ici : « Or, à partir du XVIIe siècle, on est arrivé à une relative densité de population – sans comparaison avec la densité actuelle – qui a fait considérer que le monde était plein. Et lorsqu’on est arrivé aussi à l’organisation de l’espace à l’intérieur de l’Europe – l’Europe comme entité politique et économique commence à se former à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle -, à ce moment-là, se débarrasser de quelqu’un n’était ni possible ni accepté. D’où la nécessité de créer des espaces d’exclusion mais qui n’ont plus la forme du bannissement et de l’exil, et qui sont en même temps des espaces d’inclusion : se débarrasser en enfermant. »[13]. Ces institutions d’enfermement, Foucault les avait nommées en 1973 “institutions de séquestration” : « On peut donc opposer la réclusion du XVIIIe siècle, qui exclut les individus du cercle social, à la réclusion qui apparaît au XIXe siècle, qui a pour fonction d’attacher les individus aux appareils de production, de formation, de réforme ou de correction des producteurs. Il s’agit donc d’une inclusion par exclusion. Voilà pourquoi j’opposerai la réclusion à la séquestration ; la réclusion du XVIIIe siècle, qui a pour fonction essentielle l’exclusion des marginaux ou le renforcement de la marginalité, et la séquestration du XIXe siècle, qui a pour finalité l’inclusion et la normalisation. »[4]. La prison naîtra ainsi d’un ensemble d’influences combinées et de pratiques, Foucault y insiste, plus que de théories. Institution au succès étrange et paradoxal, qui finit par s’imposer historiquement, contre toute attente, en dépit de ses défauts avérés, très tôt repérés et dénoncés. Or dans ce choix la réalité spatiale de la prison est déterminante. La prison est d’abord une architecture dont Foucault a souligné qu’elle était issue, plus ou moins directement du panoptique de Bentham : « Par conséquent, on pourrait dire que la réclusion au XIXe siècle est une combinaison de contrôle moral et social, né en Angleterre, et de l’institution proprement française et étatique de la réclusion dans un lieu, dans un bâtiment, dans une institution, dans une architecture. »[4].
En dépit d’un dossier que j’espère bien instruit et convaincant, une objection pourrait toutefois se présenter quant à cette « pensée de l’espace » de Foucault dont j’ai voulu vous entretenir. C’est objection, c’est, de manière attendue, celle du temps. Foucault a fait du temps, et à juste titre, l’un des vecteurs principaux de la peine. Et l’on se souviendra que, dans SP, c’est un emploi du temps pénitentiaire qui se symétrise au supplice de Damiens pour ouvrir le livre. C’est à du temps que l’on condamne et la peine est d’abord cette durée aux contours souvent imprécis. C’est du temps, encore, qui rythme la journée pénitentiaire et la découpe en plages rigides, minutieusement agencées et spécifiées. Temps de la journée de travail de l’ouvrier, mais aussi de l’écolier. Le thème de “l’extraction maximale du temps” apparaît avec les disciplines, celles-ci étant le moyen qui va la rendre possible et la perfectionner : « Le pouvoir s’articule directement sur le temps ; il en assure le contrôle et en garantit l’usage » [1]. L’évolution du traitement du temps est au fond parallèle à celle de l’espace : à un temps indifférencié, et semble-t-il illimité, succède un temps parcellisé, finalisé, organisé, fondamentalement utile, qui ne laisse plus place aux gaspillages : « L’exactitude et l’application sont, avec la régularité, les vertus fondamentales du temps disciplinaire. »[1]. S’appuyant sur des textes de Marx, c’est sur l’atelier et sa réorganisation au XIXe siècle que Foucault va faire porter l’essentiel de ses commentaires. Le corps, encore, sera traversé par cette forme nouvelle d’assujettissement : « Le temps pénètre le corps, et avec lui tous les contrôles minutieux du pouvoir. »[1]. Se met en place alors ce que Foucault nomme “une sorte de schéma anatomo-chronologique du comportement »[1]. Dans toutes ces analyses, si déterminantes, le temps l’emporte-t-il sur l’espace? Ce qui est plutôt frappant ici, c’est que le temps est traité comme de l’espace. Bergson, on s’en souvient, faisait de cette idée la preuve définitive que le temps réel, la durée, nous échappait. Mais, au rebours des analyses bergsoniennes, c’est cette idée même qui est précieuse pour Foucault. Le temps s’organise dans un espace dont il n’est que l’aménagement. Les chronologies s’articulent dans des implantations, des emplacements, des circulations. Le temps occupe l’espace et le meilleur exemple en serait toujours l’emploi du temps carcéral. Privilège, en dernière analyse, de l’espace sur le temps. L’espace désigne alors et sans ambiguïté tout à la fois le lieu d’application du pouvoir et sa condition de possibilité.
Qu’en est-il, pour finir, de cette “pensée de l’espace” de Foucault? Au terme de cet itinéraire, il n’est pas sûr que l’expression soit très heureuse et même qu’elle puisse être philosophiquement validée. Pourtant l’espace est bien le centre, très tôt, nous l’avons vu, d’un intérêt, d’une attirance polymorphe aux contours encore imprécis. L’espace est, de plus, indiscutablement une notion transversale dans l’œuvre de Foucault qui permet de jeter des ponts entre différents aspects de sa problématique. L’espace est d’abord l’objet de ces investigations sauvages, poétiques et roboratives, desquelles émerge pourtant déjà l’idée-force que, philosophiquement, le temps a fait long feu et qu’il faut rendre la parole à l’espace, et libérer, en quelque sorte, comme le font déjà les écrivains, cet exclu de l’histoire qui a si paradoxalement forgé puissamment notre histoire. Rendant compte en 1977 du livre d’André Glucksmann, Les Maîtres-penseurs, Foucault explique que la question pour tout philosophe depuis 150 ans est “Comment n’être plus hégélien ?”[11] Privilège d’un temps infailliblement lié au progrès et à la téléologie qui y est liée : tel serait le grief essentiel. Or on peut se demander si ce n’est pas à travers ces analyses de l’espace que Foucault liquide le plus spectaculairement l’héritage hégélien. De fait, c’est toujours et systématiquement hors de la sphère philosophique que Foucault ira trouver ses références spatiales. Ses cautions sont alors la littérature, l’histoire (en particulier ce qu’on a pu nommer la Nouvelle Histoire) et la géographie conçue comme géopolitique. Ni la philosophie, ni même cette sociologie qui entendrait être seulement celle des grands auteurs ne sont requises ici. La pensée de l’espace implique une modestie d’approche qui sache oublier les grandes avenues de la pensée : « Ce n’est ni chez Hegel ni chez Auguste Comte que la bourgeoisie parle de façon directe. À côté de ces textes sacralisés, une stratégie absolument consciente, organisée, réfléchie se lit en clair dans une masse de documents inconnus qui constituent le discours effectif d’une action politique »[6] peut déclarer Foucault qui souligne dans le même temps : « Je crois que Bentham est plus important pour notre société que Kant ou Hegel. »[4]. L’humble archive et elle seule, ce “matériau plébéien”, sera le support adéquat pour ces explorations obliques et souterraines, mais elle implique qu’on délaisse l’“histoire des sommets”. Pour la sociologie aussi, le médecin Guépin, auteur au XIXe siècle d’une monographie sur Nantes, sera plus déterminant que Montesquieu ou Comte… Sans doute faut-il même corriger un effet pervers de la perspective “évolutionniste” abordée ici pour explorer la pensée de l’espace de Foucault. Il y a en effet une profonde cohérence à considérer que l’espace doit toujours, et quoi qu’il en soit, être pensé d’ailleurs, depuis une autre perspective, depuis un autre lieu du savoir et des pratiques. L’ultime témoignage en serait la profusion, souvent remarquée, des images dans le discours de Foucault. On le sait, ces images occupent dans SP une place centrale (évocation ou production de gravures). On sait bien de Foucault, et dès l’HF, qu’il est un analyste visuel. N’y a-t-il pas là alors un redoublement du privilège que l’espace a partout, comme si dans l’espace se faisaient jour des pensées qui, ailleurs, n’avaient pas lieu d’être? Si l’espace ne constitue pas à proprement parler une « pensée » – car cela supposerait qu’il soit une donnée isolable aux propriétés intemporelles, ce que Foucault ne cesse de nier – l’espace rentre du moins dans une stratégie qui le lie, nous l’avons vu, aux concepts déterminants de la problématique foucaldienne des années soixante-dix. Or c’est bien en termes de stratégies que Foucault entend poser le problème de la pensée « L’historicité qui nous emporte est belliqueuse ; elle n’est pas langagière. Relation de pouvoir, non relation de sens »[8]. Dans ce bloc qui lie si intimement l’espace au pouvoir, aux disciplines et au corps, il y a une cohérence profonde qui ne se démentira pas. Les deux derniers tomes de l’HS, parus en 1984, délaisseront significativement les analyses de l’espace, en dehors de quelques incises sur l’oikos et la division sexuelle des tâches. L’espace, alors, ne sera plus le concept pertinent et ce ne sera pas dans un espace déterminé que se déploiera l’ethos. Dans cette contre-épreuve l’espace reste solidaire des disciplines et du pouvoir…
François BOULLANT
(janvier 2003).
I . TEXTES CITES :
[1] Surveiller et punir (Bibliothèque des Histoires, Gallimard, 1975).
[2] DE n° 24 : Le langage de l’espace(1964).
[3] DE, n° 107 : Table ronde (1972).
[4] DE, n° 139 : La vérité et les formes juridiques (1974).
[5] DE, n° 143 : Le pouvoir psychiatrique (1974).
[6] DE, n° 151 : Des supplices aux cellules (1975).
[7] DE, n° 169 : Questions à Foucault sur la géographie (1976).
[8] DE, n° 192 : Entretien avec Michel Foucault (1976).
[9] DE, n° 195 : L’œil du pouvoir (1977).
[10] DE, n° 197 : Les rapports de pouvoir passent à l’intérieur des corps (1977).
[11] DE, n° 204 : La grande colère des faits (1977)
[12] DE, n° 229 : L’incorporation de l’hôpital dans la technologie moderne (1978).
[13] DE, n° 234 : La scène de la philosophie (1978).
[14] DE, n° 257 : La politique de la santé au XVIIIe siècle (1979).
[15] DE, n° 297 : Les mailles du pouvoir (1981).
[16] DE, n° 310 : Espace, savoir et pouvoir (1982).
[17] DE, n° 360 : Des espaces autres (1984).
II. NOTES :
1. “Relation de pouvoir” (ou “rapport de pouvoir”) est un concept, jamais remis en cause, qui émerge dans le courant des années soixante-dix et qui est encore réaffirmé et retravaillé dans l’un des derniers textes que Foucault consacre au problème du pouvoir en 1982 (DE, n° 306 : Le sujet et le pouvoir).
2. « Il n’y a probablement pas une seule culture au monde qui ne constitue des hétérotopies ». Six principes présentent les modalités spécifiques des hétérotopies. Si le premier principe souligne donc la constante universelle que représente la présence d’hétérotopies à l’intérieur des différentes sociétés existantes ou ayant existé, le second insistera quant à lui sur les variations particulières que l’histoire ou la géographie leur feront subir, en sorte qu’elles pourront offrir, selon les périodes ou les latitudes considérées, des visages bien différents (cimetière). Le troisième principe soulignera cette possibilité qu’ont les hétérotopies de pouvoir juxtaposer en un seul lieu plusieurs emplacements incompatibles (le théâtre, la salle de cinéma ou bien encore le jardin illustrent cette particularité). Le quatrième principe montre que les hétérotopies sont solidaires d’hétérochronies, temps et espaces s’entrecroisant alors en des combinaisons savantes (alors que le musée ou la bibliothèque viseront à suspendre le temps dans une capitalisation de l’espace, la fête, la foire ou plus récemment le village de vacances s’installeront délibérément dans le futile et l’éphémère). Le cinquième principe montre que toute hétérotopie est fondée sur un « système d’ouverture et de fermeture qui à la fois les isole et les rend pénétrables ». Des rites d’inspiration religieuse (hammams) ou des dispositions méticuleuses d’inspiration sécuritaire (casernes, prisons) solennisent de fait l’entrée dans l’espace hétérotopique ou la confisquent en la promettant (fermes brésiliennes, chambres des motels américains). Enfin, le sixième principe insiste sur la fonction propre de l’espace hétérotopique dans sa relation à l’espace extérieur, soit dans la forme de l’illusion (les maisons closes désignant comme illusoire l’espace extérieur), soit dans la forme de la compensation (les colonies s’organisant selon un ordre maniaque qui renvoie de fait à l’imperfection de l’espace réel originaire).
3. Il est significatif que ce texte précurseur pointe déjà le problèmes des routes et des chemins de fer sur lequel reviendra Foucault, bien que tout autrement, dans l’un de ses derniers textes : Espace, savoir et pouvoir (DE, n° 310,1982).
4. DE, n° 170 : Crise de la médecine ou de l’antimédecine ? , n° 196 : La naissance de la médecine sociale et n° 229 : L’incorporation de l’hôpital dans la technologie moderne (1974). A ce cycle s’adjoindraient les n° 168 & 257 : La politique de la santé au XVIIIe siècle) (1976 & 1979).
5. On ne s’étonnera pas de trouver ici une référence si délibérément positive et assumée au structuralisme. Si Foucault a, par la suite, bruyamment et énergiquement dénié toute appartenance au structuralisme, maint texte des DE montre clairement que cette appartenance a été bien réelle, même si elle a été de courte durée et a présenté, dès le début, plutôt des vertus strictement cantonnées au seul domaine méthodologique. Tout se passe alors comme si le structuralisme, jamais évoqué pour ses vertus intrinsèques, avait été l’opérateur privilégié d’une mise à distance des philosophies du sujet et valait surtout comme tel. On remarque que, dès le début s’affirme cette puissante corrélation entre la préoccupation spatiale et l’abandon de toute référence à un sujet pensant… Ainsi, même devenu très critique par rapport aux thèses structuralistes, Foucault conservera l’idée que le structuralisme aura été un antidote puissant et efficace contre une série de valeurs établies : « Ce qu’on a appelé structuralisme, au fond, n’a jamais existé en dehors de quelques penseurs, ethnologues, historiens des religions et linguistes, mais ce qu’on a appelé structuralisme se caractérisait justement par une certaine libération ou affranchissement, déplacement, si vous voulez par rapport au privilège hégélien de l’histoire. »(DE, n° 234).
6. Dans son Traité de morale générale, René Le Senne consacre un chapitre à Bentham. Quelques lignes seulement d’un commentaire d’un autre âge évoquent ainsi le Panoptique : « Aussi, pense Bentham, s’il y a des hommes assez mal instruits pour faire des actions qui les amènent dans les conditions pénibles de la prison, celle-ci doit être telle qu’elle leur apprenne à se bien conduire. Ainsi a-t-il fait le projet d’un Panopticon, où des prisonniers, qui ne cessent pas d’être surveillés par le déontologiste, apprennent, par l’application de règlements minutieusement étudiés à calculer leurs actions, de manière à se faire la vie la plus heureuse possible dans la prison en respectant les prescriptions du règlement, mais comme telle moins heureuse qu’elle ne serait dehors. L’idéal d’une prison n’est-il pas d’enlever pour toujours aux prisonniers la tentation de rien faire qui y ramène? Ce sont les honnêtes gens qui paient les impôts nécessaires à l’entretien des prisons”(PUF, 1942, p. 230).
7. Le livre de Bentham étant significativement sous titré : “Idea of a new principle of construction applicable to any sort of establishment, in which persons of any description are to be kept under inspection ; and in particular to penitentiary-houses, prisons, houses of industry, work-houses, poor-houses, manufactories, mad-houses, lazarettos, hospitals and schools…” (Cf. Jeremy Bentham : Le Panoptique , Belfond Ed. ; 1977).